REVEL, Jean (pseud. de Paul Toutain, 1848-1925) : Une Exécution (1890).
SAISIE DU TEXTE : Sylvie Pestel pour la collection électronique de la bibliothèque municipale de Lisieux (14.09.1996). -RELECTURE : Anne Guézou.-ADRESSE : Bibliothèque municipale - B.P. 216 - F 14107 Lisieux cedex.- TEL : 02.31.48.66.50.-MINITEL : 02.31.48.66.55.- E-MAIL : [Olivier Bogros] 100346.471@compuserve.com & bmlisieux@cpod.fr
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Une Exécution
par
Jean REVEL

A. B. Faustin

En déroute, l'armée, battue à La Londe et à Moulineaux, s'est répandue en arrière, éparse, comme une marée tumultueuse.

Un nouveau général en chef est venu, le général Saussier, ancien colonel de l'armée de Metz, évadé d'Allemagne, coeur gonflé de rage patriotique, parlant peu, tout énergie.

Et, sous ce chef rigoureux, l'armée en débandade s'est vite rassemblée, reprise, recommence à palpiter de colère ; les unités se recomposent, restituées en leur dynamisme.

Notre compagnie a été cantonnée dans la commune de Saint-Pierre-sur-Dives, où les habitants nous font fête. Ils n'ont pas encore vu de soldats depuis la guerre, et cet uniforme français souillé, maculé, plein de déchirures, ces jeunes figures exténuées les ont émus. Voici que ce paysan, coeur de Gaulois, a été rempli, pour nous, de pitié, d'enthousiasme attendri.

Dans ces moments-là, une flamme humide aux yeux, l'énergie des pressions de main, un visage pâli, révèlent l'âme de la patrie, douloureuse et terrible.

Donc, le paysan contemple le soldat, et le nourrit.

Le gros cidre, le "calvados", les mets "coeurus" raniment les faces, reconstituent les formes dissoutes. L'alcool a communiqué aux organismes la vie violente, déséquilibrée, une plénitude artificielle : le fluide corporel est lancé en grande marche.

Malheureusement, dans ces corps affaiblis, la griserie, la folie du mouvement est vite venue.

Cette agressivité naturelle au Français, qui a été si longtemps comprimée, dans le recul, dans les humiliantes défaites, veut éclater, être manifestée. Et, dans les cours des fermes, s'allument les rixes, toutes sortes de combats, sédation des nerfs.

Un gars de Foulbec a donné cours aux énergies qui l'étouffent, à ses robustes fureurs ; c'est un affolement autour de lui, une rumeur haute contre ce tapageur, en qui hurlent et s'épanouissent les violences de la patrie foulée aux pieds, inerte et néanmoins vivante, furieusement vivante ; les vociférations, les coups résonnent, il se bat, contre tous, sans savoir.

Un capitaine accourt, arrogant et froid ; au lieu d'apaiser ce délirium par quelque paternelle douceur, il le surexcite, et, voulant le briser d'un effort impuissant, le transforme en folie.

Le soldat, indompté, dégaine, se précipite sur l'officier ! On emmène au poste le révolté encore tout frémissant, mais dégrisé déjà, assouvi, pressentant le terrible réveil, anxieux du châtiment.

Très peu de temps après, un mot circule parmi les groupes de soldats, tous très nerveux : «Par ordre du général, la cour martiale va siéger pour Monnot».

Et, en effet, dans la salle de l'école primaire, requise pour la circonstance, voici réunis, le commandant du 2e bataillon, un lieutenant de la 5e, un caporal, un soldat ; avec notre sergent-major comme secrétaire.

Les quelques demandes et réponses échangées sont banales, froides ; constatations, défilés de témoins. A-t-il tiré le sabre ? - Oui ! - Etait-ce de la main droite, ou de la main gauche ? - L'officier est-il tombé ? - A-t-il été blessé ?

Monnot est là, entre deux gendarmes, écrasé, veule, les yeux grands ouverts, regardant ses camarades les uns après les autres, fixement.

«Emmenez l'accusé», dit le président de la cour martiale.

Puis, s'adressant aux juges, il interpelle d'abord le simple soldat :

«Vous répondrez par oui ou par non, sans commentaires : Monnot est-il coupable de voies de fait envers son supérieur ?»

Le soldat comprend que «oui» c'est la mort, il hésite.

«Oui, mon commandant», dit-il enfin.

Même question successivement à tous les juges : mêmes réponses, rapides, glacées.

«Greffier», dit le commandant, «mettez 'oui', à l'unanimité».

Dans l'assistance, nous croyons cependant à l'indulgence : on rappelle que Monnot est excellent soldat, qu'il monta le premier à l'assaut de Château-Robert. «Il aura un an aux compagnies de discipline», affirme un vieux briscard.

Monnot est rentré entre ses gendarmes, paraissant plus petit, géant sans forme, aux gestes mous. Tous les soldats présents ont le cou tendu. Quelque chose de sinistre, une parole terrible s'approche, va éclater.

«Monnot», dit le président, s'adressant au misérable, d'une voix dure où vibre néanmoins l'émotion, voici l'arrêt : «Au nom de la patrie envahie, vous avez été reconnu par la cour martiale coupable de voies de fait envers votre supérieur, et vous êtes condamné à mort...»

Il m'a semblé que ces quelques mots simples avaient lui, dans l'air, avec un éclat funèbre, comme l'antique «Mané-Thécel-Pharès».

«Au nom de la patrie envahie !» Ces mots ont eu, dans la bouche du juge-soldat, une gravité solennelle, qui nous fait tous pâlir.

Monnot tressaille, est secoué d'un mouvement nerveux incoercible.

«Mon commandant, fusillé !... pour si peu de chose... Ayez pitié..., la mort !»

«Emmenez le condamné», dit le président, avec un geste dominateur, mais la voix brisée.

Monnot est sorti, titubant, comme assommé.

Une stupeur sur tous ces visages, juges et assistants !

Et le délabrement de la salle, ces bancs d'école, ces souvenirs d'insouciance et de gaieté enfantine, ajoutent à l'horreur du drame qui venait de se dénouer si vite.

Le cadre banal et pacifique donne au verdict toute sa valeur de cruauté.

Comment ! dans cette conversation qui paraissait ordinaire, affectueuse, il s'agissait de supplicier un être ! C'est horrible, étant si simple, étant trop clair...

C'est maintenant l'aube du 12 février 1871 - jour même de la signature de l'armistice, précurseur des réconciliations, et voici que l'on apprête l'holocauste du coupable.

Tout le régiment, réveillé la nuit, va, sans armes, par les chemins encore glacés, vers le champ de l'éxécution : ces milliers d'hommes font un long piétinement de troupeau..., pas un mot ; tous ont la gorge serrée du drame qui s'approche, la tuerie légale, l'Inexorable...

«Halte, front !» commandent les officiers ; rapidement, un grand quadrilatère se forme, les hommes sur trois côtés, le quatrième formé par le mur du cimetière de la commune de Saint-Pierre-sur-Dives. Dans les rangs se dissimule le peloton d'exécution, quatre sergents, quatre caporaux, quatre soldats, arme au pied.

Les hommes, alignés, serrés les uns contre les autres, prennent une rigidité morne, attendant,... et bientôt c'est à peine si l'on distingue les lignes d'humains du mur inanimé, si grande est l'immobilité...

Par la même route, un petit chemin rural, défoncé, s'avance là-bas, entre les haies, un banneau de ferme : dedans, sur une planche, sont assis Monnot et le vicaire de la paroisse ; autour, huit gendarmes, sabre au clair, les chevaux cabrés, soufflant.

«Mon enfant», dit le prêtre, «réconciliez-vous avec Dieu : sa miséricorde est infinie ; il aime ses enfants ; il répandra ses consolations sur votre âme».

L'ecclésiastique parle plus haut qu'il ne faudrait, tout pâle, déséquilibré par l'émotion.

«Oh ! maman», murmure le soldat misérable, «maman».

Ce doux nom, dans la bouche du condamné, conscrit de vingt-deux ans, hier un gamin, cet appel d'enfant, si pitoyable, émeuvent le prêtre, dont les yeux se mouillent.

«0h ! monsieur le curé», continue le patient, «est-ce que vraiment je vais mourir ? Dénouez mes cordes, voulez-vous ? Je saute par-dessus la roue, je suis fort, je cours vite, ils ne me rattraperont pas».

Le prêtre montre les gendarmes et reste muet.

Le petit cortège longe maintenant le cimetière. Monnot voit quatre soldats au milieu des tombes, qui piochent la terre, les regarde : il regarde... sans comprendre !

Le prêtre fait un geste épouvanté, qu'il réprime aussitôt. D'après l'endroit où travaillent les gens de corvée, il a vu que c'est la fosse- la fosse où l'on va, tout à l'heure, enfouir ce jeune corps, chaud et superbe, qui palpite à côté de lui, qui se presse contre lui.

Voici la victime en vue du régiment : instant solennel ! les tambours battent aux champs - saluant la mort, comme on salue une souveraine !

Les yeux hagards du pauvre garçon, pareils à ceux d'un fauve pris, parcourent rapidement le front des troupes. Il n'a pas vu d'armes.

«Monsieur le curé», dit-il tout bas, les dents claquant, «ils n'ont pas de fusils ! On ne va pas me tuer ?»

Et le prêtre, dans un grand mouvement de pitié et d'amour, demandant pardon à Dieu du mensonge qu'il va commettre, pour le repos de cette âme troublée - qui va rentrer dans le Créateur :

«Mon enfant», dit-il, «c'est une épreuve, une leçon : soyez docile et courageux, n'ayez pas peur...»

Et il attire, sur sa poitrine, cet être vivant, ce frère condamné, cadavre dans cinq minutes. Monnot lui rend son étreinte, follement.

L'apôtre des pitiés humaines est attendri ; il sent se gonfler son coeur : il demeure un instant, convulsivement serré, pris dans les bras vigoureux de ce fils de rencontre, expiateur pitoyable au milieu de la grande haine des nations.

Et il pense à son Christ, sacrifié, lui aussi, aux fureurs humaines ; il pense à ces immolations où justes et coupables périssent tous, victimes de l'iniquité générale.

Alors il baise tendrement ce pauvre, l'égaré qui va mourir, tué par ses propres amis, en l'honneur de la guerre, monstruosité scélérate de l'esprit, crime des maîtres.

C'est le moment... Le brigadier de gendarmerie aide Monnot à descendre, lui bande les yeux, et l'adosse au mur, avec soin.

Et le jeune homme glisse au brigadier ces mots poignants, tout bas : «C'est une épreuve, le curé l'a dit».

Là-bas, en face, les rangs se sont ouverts, et, rapidement, s'avance le peloton d'exécution. Assourdie par la neige, leur marche n'a pas été entendue.

L'adjudant qui va commander le feu, dit à ses hommes, tout bas : «Mon sabre levé ajustez ; tirez quand je le baisserai, et visez bien, pour ne pas le faire souffrir : six à la tête, six au coeur».

Les voici à dix pas du condamné...

Celui-ci, étonné du silence, de l'attente, angoissé, lève tout à coup la tête, très en arrière, et parvient dessous le bandeau, un rayon de ses yeux peut filtrer en avant. Le malheureux a vu les fusils qui le visent !

«Grâce, grâce !» crie-t-il, secoué d'une horreur subite.

Mais le sabre levé de l'adjudant s'abaisse, violemment.

Un multiple éclair jaillit et la détonation s'en va rouler sur les coteaux, comme un tonnerre.

Foudroyé, percé de douze balles, le corps tombe en avant, un peu sur le côté gauche.

Par ordre, un sergent a rechargé son fusil, s'approche et tire, dans l'oreille droite, le coup de grâce, qui disloque le crâne.

On jette, sur le cadavre, une couverture, et tout autour, se rangent les soldats du peloton d'exécution au port d'armes, tous très pâlis, la pupille dilatée.

Puis, devant ce groupe des bourreaux involontaires et du fusillé, défilent tous les hommes du régiment, deux à deux, encore sous la stupeur de l'événement tragique.

Et quand ils sont seuls, les exécuteurs restent encore un instant, au port d'armes, comme hébétés. Enfin, les voici qui mettent le corps du camarade, affreusement sanglant, maculé de neige et de boue dans une couverture. Ils prennent aux quatre coins le linceul étrange et s'en vont, au pas rythmé, portant cette civière - plus misère, plus lamentable qu'un corbillard d'hospice.

Au bord de la fosse, ils ont déposé leur fardeau, ils le roulent, le poussent... «Plouf !» Le cadavre tombe avec un bruit sourd, comme un grand paquet mou : loque de chair, flasque, vidée de ses énergies, vidée de son âme, cette chose fait l'effet d'un ballon crevé.

Et ils enfouissent le supplicié, ils l'enterrent - comme un animal. Au retour, on cause un peu.

«Y a pas à dire», proclame un sergent, «c'est comme ça qu'on forme les armées».

«Oui», dit le voisin, «mais nous avons l'air de grelotter : allons boire la goutte...»


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