COURTELINE, Georges Moineaux dit Georges (1858-1929) : Boubouroche, nouvelle (1892).
Saisie du texte : Sylvie Pestel pour la collection électronique de la Bibliothèque Municipale de Lisieux (16.II.1999)
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Texte établi sur un exemplaire (coll. particulière) de l'édition définitive donnée à Paris en 1926 par la Typographie François Bernouard dans la collection Les oeuvres d'aujourd'hui réunies par M. Diamant-Berger. Cette édition comprend une préface historique de l'auteur lui-même, la nouvelle, la comédie en 2 actes précédée d'un petit historique de l'auteur. La couv. illustrée en couleur est de Jean Oberlé. Tirage à 5261 exemplaires (notre ex. n°549).

Boubouroche
par
Georges Courteline

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(suite et fin)

IV

Là, c'était cette atmosphère, indéfinissablement tiède, qu'ont peuplée des griseries les beaux bras frais-lavés, les seins nus, librement promenés, des jeunes femmes, et tout cet on-ne-sait-quoi émané de leurs chairs, où il y a de l'oeillet et du fauve.

Boubouroche, la lampe au poing, regarda autour de soi et ne vit rien qui ne lui fût familier : dans un coin, discrètement, le tub ; ensuite, la longue table de toilette hérissée d'innombrables et mystérieux flacons, le sopha plat, commode pour y mettre les bas, et où une jeune croupe, élargie, s'est creusé peu à peu sa place. Il souleva, de sa main, les sombres serges qui en masquaient un des murs : il vit les jupes rigides, aux hanches que prolongeait invraisemblablement la courbe des porte-manteaux, mais d'où ne sortaient point en dessous, les ridicules jambes de l'ennemi. Ses doigts, plongés au coeur des soies, se butèrent à la cloison. Point d'homme ! Point de rival caché là, suffoquant et retenant son souffle par crainte des traîtres froufrous.

Mais, plus encore, la chambre à coucher d'Adèle ne disait pas les farouches luttes amoureuses ; avec ses meubles symétriquement disposés et dont l'affolement des poursuites n'avait pas bouleversé le bel arrangement bourgeois, son large lit que surplombait, semblable à un dos de mastodonte, un insoupçonnable édredon ! Une cheminée de marbre blanc dont les montants parallèles empiétaient sur le sol en griffes contractées, soutenait une mignonne pendule de Saxe aux aiguilles d'or évoluant lentement dans un cadre de toutes petites roses ; et, à l'éclat des dorures immaculées, à la blancheur des housses tendues sur les fauteuils, au cône irréprochable, qu'ouvrait devant la fenêtre un lourd rideau de reps outre-mer, on sentait la femme d'intérieur, tout à la coquetterie de son petit chez-soi et bien trop occupée, Seigneur ! à moucharder les grains de poussière pour trouver le temps de songer au mal !

Tout de même, par acquit de conscience, Boubouroche, posant sa lampe sur le parquet, se coucha à plat ventre et regarda sous le lit.

Il ne vit rien.

Les placards, dont il amena à lui les portes, lui montrèrent des entassements de rien du tout, des accumulations de loques épinglées, de cartons démolis, de coupons hors d'usage : toute cette friperie glanée à droite et à gauche depuis des temps immémoriaux, sur les coins de tables et sous les sièges soigneusement échafaudée maintenant et poivrée, de peur des mites, où se trahit l'âpre épargne des femmes qui n'aiment pas à perdre.
- Pauvre petite ! fit-il avec un hochement de tête ému.

Il vit aussi la cuisine et frappé d'admiration, tant rougeoyaient les cuivres ardents des casseroles ! Celles-ci, pendues par leurs queues, filaient de la porte à la fenêtre en constellation habilement graduée, et c'était là un beau spectacle où s'attarda et se complut un instant le sens délicatement artistique de l'excellent Boubouroche. Mais son tort fut de pousser avec violence la porte de la salle à manger. Un souffle frais monta. La flamme de la lampe, soulevée au-dessus de la mèche, grimpa à mi-hauteur du verre, s'élargit, bleuit, et mourut.

Boubouroche, submergé de nuit, remarqua alors quelque chose de tout à fait anormal.

Un buffet gigantesque de chêne, si haut que son léger couronnement de colonnettes joignait la céruse du plafond et l'écaillait d'une imperceptible morsure, débordait, ventre énorme, sur l'exiguïté de la pièce. Or, de ce buffet, - chose étrange, tout à fait anormale, je le répète, et de tous points inexplicable ! - Boubouroche, le cou tendu, reconnaissait, à un mince tracé lumineux l'enserrant en les cassures brusques d'un rectangle, la place des panneaux inférieurs !

Quel mystère était-ce là ? L'oisiveté de quelle main malfaisante était venue frotter là du phosphore d'allumettes, au risque d'abîmer ce beau meuble ?

Il fit cinq pas ; ses doigts, tâtonnant, rencontrèrent une saillie de bois.

Il tira, et ce qu'il vit !...

Un homme, oui, un homme était là, dans ce rez-de-chaussée de buffet déménagé pour la circonstance et devenu une manière de petite maisonnette, insuffisamment aérée, à vrai dire, et basse, un peu trop, de plafond.

C'était un monsieur très correct, de vingt-cinq ans environ et de visage sympathique. Il portait un lorgnon, et, dans le noeud en chou de sa cravate Lavallière, étincelait le feu vert d'une épingle de prix. Il était là-dedans comme chez lui, assis sur ses cuisses, en tailleur, pas très bien, pas trop mal non plus, serein au reste, en homme qu'a effleuré de son aile une aimable philosophie, et qui sait accepter d'une âme pacifiée les petits inconvénients de certaines situations fausses. Le panneau latéral du meuble soutenait ses reins fatigués, cependant que, gravement, à la lueur d'un photophore dressé entre ses deux genoux, il fourbissait d'une peau de daim la trompe de sa bicyclette, histoire d'occuper ses loisirs en attendant que le départ de Boubouroche lui permît de passer à d'autres exercices.

Lorsqu'il se vit découvert, il ne manifesta aucun étonnement : il se montra parfait de tact, irréprochable d'éducation, évitant même de se répandre en explications superflues, comme n'eût pas manqué de faire un imbécile du commun.

Simplement :
- C'était sûr, fit-il, une gaîté au coin des lèvres. Cela devait finir comme ça un jour ou l'autre. Enfin !... aujourd'hui ou demain !... un peu plus tôt, un peu plus tard !...

Là-dessus, il sortit de son buffet, posa le photophore sur une table, tira de sa poche son calepin, tira de son calepin sa carte et la tendit à Boubouroche. Oui, voilà ce qu'il fit, ce monsieur !... Mais, ce qui ne saurait être dit, rapporté en termes trop pompeux, ce fut l'extrême courtoisie qu'il apporta à l'accomplissement de cette difficile opération : une courtoisie sans bassesse, certes ! pleine pourtant de déférence, et où perçait, sensible à peine, une pointe d'apitoiement. On y sentait l'homme de coeur qu'un hasard a mis en présence d'une infortune étrangère, et qui y prend une part discrète.

Il se résuma :
- Je me tiens à vos ordres, monsieur.

Dans le salon, Adèle, qui ne se doutait de rien, continuait à jouer du piano : une valse espagnole, d'un entrain endiablé, et qu'elle enlevait d'une façon brillante, avec, dans les basses, d'énergiques plaqués rendant les coups de tambour de basque.

Cependant, Boubouroche, assommé, le sang aux yeux, regardait cette main qui se tendait vers lui, ce bout de carton qui s'agitait dans le vide comme pour réclamer l'attention et faire souvenir qu'il était là.
- C'est ma carte, répéta le monsieur avec beaucoup de politesse. Veuillez me faire l'honneur de la prendre.

Boubouroche comprit, enfin.

Du même geste dont, écolier, il raflait les mouches au repos, il rafla la carte, la jeta, sans l'avoir lue, en la poche de son veston.
- C'est bien, dit-il. Allez-vous-en ! Je vous ferai savoir mes volontés.

Le jeune homme, qui ne s'en alla pas, reprit :
- Excusez-moi, monsieur. Je serais naturellement bien aise de savoir ce que vous comptez faire. Oh ! je ne vous interroge pas, croyez-le bien ! Une telle familiarité ne serait sans doute pas de saison. Mais enfin... En un mot, monsieur, je ne suis pas sans inquiétudes. Vous êtes violent, et je ne sais juqu'à quel point j'ai le droit de vous laisser seul... - puisque aussi bien vous n'avez plus rien à apprendre.... - avec une personne qui... que...

- Vous, interrompit Bourouroche, - et ses formidables poings clos précédaient sa marche en avant, - vous allez commencer par me foutre la paix !...
- Oh ! oh ! fit le jeune homme choqué.
- Un mot encore, reprit Boubouroche, je dis , un ! un ! un seul ! C'est clair, n'est-ce pas ? un seul mot ! Je vous empoigne par le fond de la culotte, et je vous envoie par cette croisée, voir les poules !...
- Permettez !...
- Silence ! Taisez-vous !

De sa manche il séchait son front.

Il continua :
- Si, un instant , vous pouviez deviner ce qui se passe en moi à cette heure, si vous pouviez supposer à quelle force de volonté je me retiens et je me cramponne, ah ! je vous le certifie, je vous le jure, vous verdiriez, à la pensée de seulement entr'ouvrir la bouche !... Vous voyez bien ces doigts, n'est-ce pas ? Savez-vous de quoi ils tremblent ?... De l'envie folle, impérieuse, de monter jusqu'à votre cou et de s'implanter en vos chairs ! Oui, vous seriez terriblement imprudent de vous obstiner à parler après que je vous en ai fait la défense, et c'est un bonheur pour nous deux, un grand bonheur, que je me connaisse !... Allez-vous-en, croyez-moi, rendez-nous ce service à tous ; car, si vous n'êtes pas parti dans une seconde, il se passera, ici... des choses... Il y aura du sang par terre, et, cela, entendez-moi bien, je vous le dis parce que je le sais ! Ce sera le vôtre, ou un autre, peu importe ! Allez-vous-en, voilà tout ce que j'ai à vous dire. Je suis un homme très malheureux et dont il ne faut pas exaspérer le chagrin... Allez-vous-en ! Allez-vous-en ! Allez-vous en !

Un galant homme est toujours un galant homme, même le jour où certaines circonstances de la vie l'ont mis dans la nécessité de se cacher dans un buffet.

L'homme au buffet fut très bien, d'une témérité sobre, sans éclat et sans arrogance.

Il ne verdit ni ne s'émut.

Il répliqua froidement :
- Monsieur, il arrivera ce qui arrivera. Je n'ai aucunement, croyez-le, l'intention de vous provoquer, mais je quitterai cette maison quand j'aurai reçu de vous l'assurance que vous ne toucherez pas à un seul cheveu de la personne qui est là-bas. Je vous en demande votre parole d'honneur, et c'est le moindre de mes devoirs. Vous êtes extraordinaire, vous me permettrez de vous le dire, avec vos airs de me mettre à la porte d'une maison qui n'est pas la vôtre ; et, si je veux bien me rendre à vos ordres, eu égard à votre état d'exaltation, vous ne sauriez moins faire, convenez-en, que de céder à ma prière.

Boubouroche sentit venir l'instant où ça allait mal tourner. D'une voix blanche où tremblait l'excès d'une douleur capable de tout : «Je vais faire un malheur» dit-il. Mais l'autre, si crânement, lui répondit : «Faites-le !», qu'il demeura bouche bée, désorienté devant la hardiesse généreuse de ce blanc-bec qui, avec tant d'aisance, tant de chic, tant de jeunesse, tenait tête à plus fort que lui et acceptait sans discussion le montant de la carte à payer. Ayant, encore une fois, la fierté de sa poigne moins qu'il n'en avait la méfiance, il trouva la force de se contenir ; le mouton, en lui, une fois de plus, mit la patte sur le sanglier. - Partez, mais, croyez-moi, faites vite !
- J'ai votre parole ? dit le jeune homme avec un doux entêtement.

Boubouroche, poussé à bout, eut un souffle de boeuf sous le coup de masse et mâchonna à bouche close un «Oui» dont le monsieur prit acte, d'un signe de tête lent et grave. Puis, resté seul en cette sinistre salle à manger que la flamme de la bougie emplissait de fantastiques ombres, il tomba où cela se trouva, au hasard de la première chaise qui le reçut. Ses larges paumes frappèrent ses genoux.
- Mon Dieu !

Adèle, dans le salon, jouait toujours. Elle faisait des gammes, à présent. Sur la ligne blanche du clavier ses mains, blanches aussi, galopaient. Elles se poursuivaient sans relâche et, quand l'une avait rejoint l'autre, c'était au tour de celle-ci de s'élancer sur celle-là pour, ensuite, refuir devant elle : pareillement deux tout petits chiens qui jouent à se donner la chasse. Elle salua, d'un mince sourire qui raillait, la réapparition de Boubouroche ; mais, ayant lu dans ses yeux de fou que les choses avaient mal tourné et qu'il avait su, fine mouche, mettre la main sur le pot aux roses, elle resta railleuse et souriante.

Boubouroche s'était approché. D'une voix d'où des rages se contenaient, il demanda :
- Qui est cet homme ?

Adèle, qui avait parfaitement entendu et dont les doigts, intentionnellement attardés sur les basses sonores du piano, y déchaînaient d'assourdissantes tempêtes, tendit l'oreille et dit :
- Quoi ? Hein ?
- Je te demande, hurla Boubouroche, qui est cet homme ?

Cette fois, elle daigna comprendre. Elle cessa net son jeu et, ayant élevé jusqu'aux yeux de son amant ses yeux de pervenche, profonds et purs, elle répondit :
- Je ne sais pas.

V

Ainsi parla Adèle, et elle vit venir à elle l'étau menaçant de dix doigts.

Un sursaut la mit sur pieds.

Un cri qui n'aboutit pas, le retrait épouvanté du buste...

Oui, ah ! oui ! Ah ! elle crut bien que ça y était !

A l'infini de lâcheté mensongère, de fausseté audacieuse, de tranquille perfidie, qu'avaient évoqué tout à coup ces simples mots négligemment jetés : «Je ne sais pas», une clarté rouge avait ébloui Boubouroche. Ses mains, d'elles-mêmes, avaient jailli, et il avait crié un «oui» inexplicable, comme répondu à l'appel de vengance de son affection trahie, de sa confiance abusée, de sa bonté méconnue.

Hélas !... Sur la douce peau fine, tant de fois baisée et tant de fois chère du frêle cou, ses doigts glissèrent, sans force. Il tomba. De ses bras désespérés il avait ceinturé la taille de l'aimée ; en la saillie légère du ventre, à cet endroit où la matinée Pompadour s'enlevait, fleurie et bouclée de mauve, sur le fond noir-bleu de la jupe, il enfouit son front martelé. A un débordement de sanglots, toutes ses fureurs aboutissaient, et il n'y avait plus rien, là, qu'une misérable loque humaine, sans une haine, sans une rancune, terrassée, qui, de force, quand même, se cramponnait aux bonheurs écroulés et s'abîmait en la même question douloureuse, vingt fois dite, redite et répétée encore :
- Pourquoi ?... Pourquoi ?... Mais pourquoi ?

Adèle se taisait.

Rassurée, elle avait retrouvé son sourire. Par les cheveux, rares un peu, déjà, de son amant, ses doigts erraient, les effleurant d'une imperceptible caresse.

De haut en bas, une dureté sous les cils, elle contemplait son ouvrage : ce pauvre homme aux larges épaules secouées de détresse, vieilli de dix ans en dix minutes.

Enfin, très simple :
- Alors, là, tout de bon, fit-elle, c'est sérieux ?

A l'extravagance inattendue de cette demande, Boubouroche leva le nez. Elle, de sa même voix calme, reprit :
- C'est qu'en vérité tu me fais peur. Je me demande si tu deviens fou. Qu'est-ce qui te prend ? Qu'est-ce que je t'ai fait ?
- Ce que tu m'as fait ? s'exclama Boubouroche. Mais, malheureuse enfant que tu es, nous ne le savons que trop, toi et moi : tu m'as trompé !

De droite à gauche, puis de gauche à droite, Adèle, lentement secoua la tête.
- Je ne t'ai pas trompé, dit-elle.
- Tu ne m'as pas trompé !
- Jamais.

Du coup, il fut debout. En ses mains, toutes secouées de fièvre, il emprisonnait la tiédeur de deux petites mains qui ne tremblaient pas.
- Et cet homme, misérable menteuse ? Cet homme ?

Grave :
- Je ne puis te répondre, dit Adèle. Il y a là un secret de famille que je n'ai pas le droit de te livrer. Crois ce qu'il te plaira de croire, et ne m'interroge pas davantage.

Boubouroche, qui s'était, certes, attendu à bien des choses, n'avait pourtant pas prévu cela. La vérité nous force à confesser ici que cette révélation lui cassa bras et jambes à l'égal d'une volée de coups de trique, et que l'effarement arrondi en ses yeux les lui rendit pareils à ces billes énormes, en usage sous le nom de «callots» dans tous les collèges, lycées, externats, institutions, et autres boîtes à bachot de notre doux pays de France. Muet un instant, il s'abîma soudain en un geste d'une largeur à embrasser la sphère terrestre, et, en ayant appelé tour à tour à chacun des angles de la pièce :
- ça !... déclara-t-il ; ça !... ça !... ça !...

Sa surprise n'était qu'excessive : il n'en connut plus les limites, à voir Adèle lui emboîter carrément le pas, à l'entendre abonder bruyamment dans son sens, lui crier qu'il avait raison de ne pas la croire et, qu'à sa place, elle, vous, moi, tous, nous en aurions fait autant. Sans doute, elle le trouvait bien d'un scepticisme exagéré avec une femme qui, huit ans, avait été sa compagne d'existence et ne se rappelait pas avoir jamais rien fait qui pût le mettre en droit de suspecter sa parole :
- Ça ne fait rien, proclamait cette personne équitable, les apparences sont contre moi, et je ne saurais t'en vouloir de la faiblesse d'âme qui te pousse à t'en remettre à elle, en aveugle.

Et elle souriait, douloureuse.
- Si tu ne l'avais, tu ne serais pas homme, fit-elle.

Ceci n'avait l'air de rien. Hélas ! C'était simplement tout : l'appel du tic au tac, l'invite à la riposte, le mot qui en appelle un autre et entre-bâille la porte à la discussion : passerelle négligemment jetée sur le vide du précipice, piège, enfin, offert à la semelle de l'infortuné Boubouroche, lequel ne pouvait manquer et ne manqua en aucune façon de s'y engager jusqu'aux cuisses.

Malin :
- Possible ! objecta-t-il ; seulement, moi, je prétends une chose : c'est que cacher un homme chez soi n'est pas le fait d'une honnête femme.

Il dit, et, à la même minute, il fut cueilli comme une poire mûre, pêché comme un gros barbillon. Adèle s'était ruée vers lui, belle d'indignation, les mains folles.
- Si je n'étais une honnête femme, criait-elle, je ne ferais pas ce que je suis en train de faire : je ne sacrifierais pas ma vie au respect de la parole donnée, à un secret dont dépend - seulement - l'honneur d'une autre !

Et des pleurs jaillissaient de ses yeux, et en ses accents indignés tenait toute la plainte d'un archange méconnu, tandis qu'elle se laissait choir au giron douillet d'un fauteuil en accusant la vie d'être lâche, ô combien !... Lui, cependant, bouleversé, éperdu, fixait sur elle des yeux ardents, tout pleins du désir de la croire. Pour la seconde fois de la soirée, il sentait, comme Ange Pitou dans la Fille de Madame Angot, son coeur renaître à l'espérance ; le doute, de nouveau, germait en son esprit, et, à son repentir d'avoir été brutal, commençait à se mêler la crainte, d'avoir, peut-être, été injuste. Le pis est qu'ayant, à demi-mots, parlé de pardon et d'oubli, - à condition, bien entendu, qu'Adèle jurât de ne plus retomber dans sa faute, - elle refusa purement et simplement le marché, «n'ayant pas, disait-elle, à accepter le pardon d'une faute qu'elle n'avait pas commise», et étant de celles dont la fierté ne s'accommode pas d'un soupçon.

Noble coeur !

Ah ! elle n'y alla pas avec le dos de la cuiller. Elle le mit tout nu sur le tapis, son coeur, tout meurtri, mon Dieu ! tout saignant, percé d'un tel coup de couteau, que Boubouroche, à cet affreux spectacle, pensa défaillir de tendresse. En même temps, elle émettait, scandées de hochements de tête pensifs, des réflexions comme celles-ci : «Le ver est dans le fruit, jetons-le», ou «Je renonce à un amour d'où la confiance s'est retirée !» ou «Je tiens à ton affection, mais plus encore à ton estime !», discours qui trahissaient chez elle une force d'âme peu commune, alliée à une rare délicatesse de sentiments. Mais, soudain, à propos de rien, comme si l'excès de sa vaillance eût éclaté ainsi qu'une étoffe trop tendue, voici qu'elle se trouva au cou de son amant, sanglotante, bégayant : «Quitte-moi !... il le faut !... Fuis ! Va-t'en !... Mais, par charité, n'éternise pas mon supplice !»

Alors Boubouroche comprit combien l'homme est bête et crédule ; sur l'immensité de ses torts s'ouvrirent ses yeux dessilés, et, ayant enfermé de ses doigts de portefaix les épaules, les frêles épaules de celle qui lui était chère entre toutes, il fit ce que fit le Divin Maître au Jardin des Oliviers : il inclina la tête et pleura amèrement. Et, la tragédie commencée versant brusquement dans l'églogue, le massacre attendu accouchant d'une idylle, un même divan reçut les croupes accotées de deux amants rendus à l'étreinte l'un de l'autre. Telle se dissipe une épaisse nuée devant l'éblouissement d'un coup de soleil prochain, tel se tarit, devant des sourires qui renaissaient, le flot des pleurs attardés en leurs cils. Quel baiser !... Adèle, un instant, en femme de tête qu'elle était, essaya bien de sermonner Boubouroche et de lui démontrer, preuves en main, le profit qu'il y avait pour lui à la lâcher comme un paquet de sottises, à la laisser crever simplement dans son coin, de tristesse et d'isolement ; il ne voulut rien savoir, rien !... pas même le nom du monsieur de tout à l'heure, le pourquoi de sa séquestration en un rez-de-chaussée de buffet : honnête homme qui n'entend forcer ni la caisse, ni le secret des autres ! En sorte que la jeune Adèle, soupirante, mais consentante, dut se résigner à ne pas perdre les modiques avantages de la situation : à savoir trois cents francs par mois, le loyer, les contributions, les retours de bâton et les petits cadeaux. Je vous dis que c'était une nature d'élite ! Or, comme, les doigts aux joues rebondies de Boubouroche et les yeux entrés en les siens, elle le querellait sans aigreur, lui demandant s'il n'était timbré un petit peu et si, elle, toujours, ne s'était pas montré la plus délicate des maîtresses, la plus indulgente, la plus sûre :
- Chameau ! s'écria le gros homme.

Adèle sursauta.
Qui ?
Elle ?
Non.

C'était du monsieur qu'il parlait ; non pas du monsieur au buffet, mais de l'autre, entendez-moi bien ; je dis : le philosophe d'à côté, l'homme à la dialectique serrée, aux apophtegmes persuasifs, fruits d'une âpre et rude expérience. Et, songeant qu'un jour viendrait bien où, de nouveau, dans l'escalier, il croiserait ce vieil imbécile, il partit d'un bel éclat de rire, l'ouïe égayée, par anticipation, d'un bruit de gifles tombant dru comme grêle sur une face aux tons de parchemin...

Et c'est tout. Il sécha ses yeux. Il souleva, ainsi qu'il eût fait d'une plume, Adèle, qui lui barrait la route, vint prendre au tabouret du piano la place qu'elle y avait laissée chaude, et, d'une voix qui vibra aux vitres des croisées, il entonna, soutenu de fantaisistes et invraisemblables accords :

C'est pour la paix que mon marteau travaille,
Loin des combats, je vis en liberté
.

Car il avait, ce pauvre garçon, une érudition musicale limitée. Il savait le Forgeron de la Paix, le refrain du Père la Victoire et un couplet du Pied qui r'mue.


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