CHAMPFLEURY, Jules François Félix Husson dit Fleury ou (1821-1889): Confessions de Sylvius : la bohème amoureuse.- Edition autorisée pour la Belgique et l'étranger, interdite pour la France.- Bruxelles : A l'Office de publicité, 19 Montagne de la Cour, 1857.- 95 p. ; in-18.- (Collection Hetzel).
Saisie du texte : S. Pestel pour la collection électronique de la Bibliothèque Municipale de Lisieux (13.IV.1999)
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CONFESSIONS DE SYLVIUS
La bohème amoureuse
par
Champfleury

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CLÉMENCE
 
I
Sylvius à Tony.
 

«Tony, toi qui connais le coeur féminin pour en avoir souvent disséqué, réponds-moi vitement sur les matières que je soumets à ton jugement de carabin. Voici ce qui arrive.

» Théodore est venu me chercher à midi. Il veut que je descende la montagne avec lui, sa maîtresse et une autre grisette. - Tu verrais Clémence, m'a-t-il dit, c'est une brave personne. Son amant l'a quittée. Elle désire te connaître ; allons, ne te fais pas prier.

» Je ne sais pourquoi Clémence m'attire, je l'ai à peine entr'aperçue chez Théodore ; elle n'a rien d'agréable, ni beauté, ni taille, mais elle rit et m'a paru un peu plus spirituelle que le commun des grisettes. - Nous partons. - J'ai mis ce jour-là mon habit de velours neuf, mon pantalon de velours, un costume qui effraye les bourgeoises de L***.

» Nous descendons la montagne tout joyeusement. Les arbres se penchent sous la brise, ils ont l'air de nous saluer et de nous souhaiter grand plaisir. Je me suis rappelé cette guitare :

» Les oiseaux chantent leurs plus beaux airs, le ciel est bleu. Au détour d'une petite gorge qu'on appelle dans le pays la Grimpette, à cause de son escarpement, nous apercevons nos amies. Elles marchent en avant, jusqu'à ce que nous arrivions en pleine campagne, de peur que les bourgeois de la ville ne nous aperçoivent ensemble. Quelle misérable existence que la vie de province ! Si on nous voyait cueillir des bluets avec elles, tout L*** le saurait le lendemain. L'épicier, en nous apercevant, viendrait sur le pas de sa porte et ricanerait bêtement avec le coiffeur, son voisin ; on en parlerait au café des Voyageurs, chez le receveur particulier et chez M. le juge de paix. - Elles sont charmantes de loin avec leurs robes exactement semblables, leurs mantilles noires et leur parasol gorge de pigeon. Elles se sont assises sur le sable en nous attendant ; nous approchons, j'ai peur. Théodore embrasse sa maîtresse, et je reste devant Clémence comme si j'étais changé en statue de sel. - Eh bien, tu ne dis rien, Sylvius, me dit Théodore. - Que veux-tu que je dise ? lui ai-je répondu en prenant mes airs les plus farouches. - Allons, donne le bras à Clémence. - J'obéis ; Théodore court en avant avec Adèle ; ils rient, ils folâtrent, ils se lutinent tous les deux. Je continue à ne rien dire ; je suis sûr que Clémence me trouve niais ; mais il m'est impossible de parler, ma langue est liée. - Je vais tirer les cartes, dit Clémence ; aimez-vous ça, monsieur ? Sans me donner le temps de répondre, elle prend dans sa poche un paquet de cartes qui paraissent avoir déjà beaucoup servi, et elle se met gravement à les battre, à les retourner et à me parler, à l'inspection des figures, de femmes blondes, d'argent, de voyage, de réussite dans ses projets, et surtout d'un homme brun, - je suis brun ! qui semble destiné à jouer un grand rôle. J'en ai ri et je me suis moqué de ses croyances ; - grande maladresse. La conversation s'engage petit à petit, mais d'une façon déplorable comme galanterie. Je dépense tout mon esprit, toutes mes plaisanteries les plus neuves, rien ne porte. Clémence n'est pas assez lettrée !

» Nous arrivons à A***, qui est un bourg au pied de la montagne. Théodore nous rejoint. - Veux-tu dîner ici ? dit-il ; je connais un petit bouchon où nous serons mieux que des dieux ; nous mangerons dans un bosquet. - Très-bien. - Comment trouves-tu Clémence ? - Gentille. - Lui as-tu parlé ? - Mais... oui..., beaucoup. - Bon ! je vais commander le festin.

» Je maudis Théodore ; il me laisse avec elles, seul. Elles, voyant que je ne leur parle pas, rient beaucoup. C'est peut-être de moi ! Je me sens devenir rouge ; mais je crois m'être trompé, elles se racontent des histoires de couture, et des histoires assez dégrafées. Heureusement Théodore revient. Il ne se gêne guère, lui : il les embrasse toutes deux à la fois, il connaît l'endroit faible de la grisette. Si je pouvais parler ainsi.

» La servante apporte des artichauts à la poivrade, la gloire du pays, dit-on. Théodore embrasse aussi la servante, une bonne grosse fille, rouge comme les pommes. On mange. Cela me remet un peu et me donne le temps de préparer une conversation pour le retour. La paysanne revient avec des artichauts à la sauce blanche, la gloire du pays. Elles paraissent n'avoir pas mangé de huit jours ; j'aime mieux cela, il n'est pas besoin de leur répondre. Troisième plat, des artichauts à la barigoule, la gloire du pays. - Si nous mangions des fraises ? dit Théodore. - Ah ! oui, c'est bon, des fraises, dit Clémence. - Un immense plat de fraises, répond Théodore. - Nous ferons un fraisetival, dis-je tout joyeux de mon mauvais calembour. Hélas ! Théodore seul a ri ; Clémence, pour qui cette plaisanterie était évidemment destinée, n'en a pas compris le sel. - Sylvius, dit Théodore, tu es maussade comme un cercueil. On ne se conduit pas ainsi près d'une jolie fille, on l'embrasse. - Mais ses remontrances me rendent encore plus timide.

» Le repas achevé, nous remontons à L*** ; la nuit commence. Clémence s'appuie sur moi ; son bras presse le mien. Je lui ai donné le bras du côté du coeur, c'est elle qui l'a voulu ; je le sens battre. Elle ne dit rien. - A la porte de la ville, nous nous séparons. Théodore embrasse son amie. Clémence reste devant moi. On me pousse, je l'ai embrassée. Ouf ! quel courage il m'a fallu.

» Mon cher Tony, réponds-moi vite là-dessus. Théodore est trop brutal ; aussitôt ta réponse, je te donnerai la suite.

»SYLVIUS».
 
II
Réponse ordinaire aux lettres d'un ami.
 

Tony était un carabin de troisième année. Il allait sortir lorsqu'on lui apporta la lettre de son ancien camarade.
- Trompette, dit-il à sa femme, tu liras cette lettre en mon absence et tu m'en feras un résumé clair et exact. Elle vient de L*** ; comme il n'y a pas de fonds dedans, je m'en moque. S'il arrivait quelqu'un, tu diras que je fais la poule à l'estaminet des Sept-Billards.

Le soir Tony revint ivre.
- As-tu lu le papier ? dit-il à sa femme.
- Oui, c'est bête comme tout répondit, Trompette ; j'ai allumé ma pipe avec.
- De qui est-ce ?
- De Sylvius ; c'est du sentiment, il y en avait cinq pages.
- Ah ! je n'ai pas le temps de m'occuper de ces choses-là ; quand on n'a pas une minute à soi...

 
III
Sylvius à Tony.
 

«Mon cher Tony, tu m'oublies. Je sais bien que Paris est autrement amusant que L*** ; mais tu as bien un quart d'heure à me donner. Le soir, ne pourrais-tu m'écrire un mot ? Je crois que je deviens presque amoureux.

» En revenant par la promenade des Ormes, Théodore m'a accablé de reproches sur ma conduite pendant le dîner. Il se moque de moi, il se sert à mon égard des épigrammes les plus sanglantes ; je lui ai répondu qu'il fallait que je connusse un peu plus Clémence. - Lui as-tu demandé un rendez-vous ? m'a-t-il dit. - Non, je n'y ai pas pensé. - Elle te l'aurait accordé de grand coeur. - Je ne sais pas trop. - Alors, viens demain soir chez moi, elle s'y trouvera.

» Quelle nuit j'ai passée ! Je me suis couché, levé, recouché sans pouvoir dormir. Je ne pense qu'à elle, je ne vois plus qu'elle ! Ah ! Tony, si tu étais ici ! J'ai voulu lui écrire ; mais demain n'est-il pas bien plus simple de lui parler ? Cependant, il faut préparer ce qu'on appelle une déclaration. Impossible de trouver le premier mot. J'ai pris pour confident mon oreiller et je lui ai récité les discours les plus extravagants. Enfin, j'ai allumé ma chandelle et je t'écris à la hâte ce mot.

»SYLVIUS».
 
IV
Ce qui prouve que le roman par lettres n'est pas dans la nature.
 

Tony donnait un punch.

Je vais vous lire, dit-il, à ses amis, quelque chose de fabuleux.

Et il lut la lettre de Sylvius.
- Je demande le premier numéro, dit l'un.
- Ça m'a servi à allumer ma bouffarde, dit Trompette.
- Ils sont bons dans ton pays, cria Schanne le peintre. J'ai envie de partir en poste faire le portrait de ce naïf.
- Moi, dit une femme, j'aurais voulu avoir le commencement ; j'aime les amours.
- As-tu fini, Castorine ?
- Si nous allumions le punch ?
- Il n'y a plus d'allumettes.
- Et la lettre de ton ami ? cria le rapin.
- Je vous déclare, dit Tony, que Sylvius n'est pas mon ami et que le premier qui m'en parlera aura affaire à moi.
- Allons, dit Trompette, vas-tu pas te fâcher ?
- Alors, allumons le punch avec sa lettre, dit Tony.

Le punch flamba ; les pipes s'allumèrent à la flamme, et la mansarde retentit de lariflas...

 
V
Où l'on voit que l'histoire de madame Putiphar n'est pas un conte.
 

Le lendemain, Sylvius alla chez Théodore ; Clémence et Adèle s'y trouvaient.
- Si nous allions promener sous les Ormes ? demande Théodore.
- Oui, répondirent-elles.

La promenade des Ormes entoure d'une ceinture la petite ville de L***, perchée sur la montagne comme un nid d'aigle sur un rocher. De jour, on y rencontre quelques bourgeois qui s'inquiètent beaucoup si le vent vient de Saint-Quentin ou de Reims ; mais, les soirs d'été, elle est beaucoup plus fréquentée. Des ombres doubles, marchant lentement, parlant bas ou ne parlant pas, errent vaguement, en s'attachant à ne pas rencontrer d'autres ombres. Ce soir-là, Sylvius était assis sur un banc de pierre, près de Clémence ; de cet endroit, qu'on appelle la Pointe, parce que la montagne forme là un angle et domine la vallée, on entend le bavardage des grenouilles, qui tiennent des conférences le long des marais avant de s'endormir. Sylvius s'inquiétait beaucoup plus de la campagne et des bruits vagues de la nature que de Clémence ; il lui parlait, mais sans essayer la moindre galanterie. Il eût préféré avaler des sabres ! - Clémence se montrait résignée à ces malencontreux discours, où elle ne trouvait pas le plus petit brin d'amour. Elle riait quand son amant disait quelque plaisanterie qu'elle ne comprenait pas.

Ces promenades se continuèrent ainsi pendant trois semaines.

- Il faut en finir..., dit un jour Théodore à son ami ; tu viendras demain chez moi avec Clémence. Elle se plaint à Adèle de ton peu de galanterie ; je n'ai jamais vu de garçon tel que toi.
- J'irai, dit Sylvius.

Le jeudi, Sylvius alla attendre Clémence à la porte de l'atelier de couture, et tous deux se rendirent au lieu indiqué. Théodore avait très-bien fait les choses. Un petit souper était préparé. Au dehors, la pluie battait les vitres et le feu rayonnait dans l'âtre.

Les deux amants se mirent à table avec les meilleures dispositions, - dans un fauteuil. En homme qui comprend les délicatesses de l'amour, Théodore n'avait servi qu'un verre, qu'un couvert et qu'un plat. Clémence, peu habitué à pareil festin, fut gourmande comme une chatte. Sylvius était aimable ! - Il ouvrit le deux battants des portes de son esprit. Pour la première fois, il osa tutoyer Clémence. Il était étonné de sa hardiesse, ne pensant plus aux bouteilles qui avaient le corps vide.

- M'aimes-tu, Clémence ? dit-il, tout à coup.

La conversation était montée à un diapason convenable, il n'y avait qu'à continuer ; mais Sylvius fit comme les gens qui grimpent à une échelle très-élevée : il leur reste à monter deux ou trois échelons, ils seront arrivés au but. Tout à coup, le vertige les prend, ils tombent. Sylvius secoua ses cheveux, se dégagea de l'unique fauteuil, prit une chaise et se plongea la tête dans les mains. Clémence, tout habituée qu'elle était aux façons originales de son amant, crut à un accès et lui tira les cheveux pour lui faire lever la tête.
- Laisse-moi, dit Sylvius.
- Minuit, dit-elle d'un ton vexé, il faut que je m'en aille. Tu as tant fait, que ma mère va me donner un galop. Elle remit son bonnet et pria Sylvius de la reconduire.
- Je ne t'aurais jamais cru comme ça, fit-elle d'un air boudeur.
- Comme quoi ? demanda Sylvius.

Théodore, entendant parler, vint à leur rencontre.
- Eh bien ? dit-il bas à Sylvius.

Sylvius fit entendre un grognement équivoque et emmena Clémence au plus vite. En se couchant, il se donna douze coups de poing sur la poitrine.
- Qu'ai-je fait ? Comment oserai-je me présenter désormais devant elle ? J'ai eu l'air d'en faire fi. On ne se conduit pas ainsi.

Le lendemain, il courut chez son ami :
- Tu t'es conduit en enfant, dit Théodore.
- Ah bah !
- Clémence s'est plainte à Adèle.
- Mon cher Théodore, Crébillon fils a dit : «L'amour languit dans les plaisirs, et quand les désirs ne sont pas de la partie, il lui reste bien peu de chose».
- Crébillon était aussi niais que toi, mais il était plus ennuyeux. Tu es bien heureux d'avoir lu cela cette nuit pour venir me le débiter.
- Je ne l'ai pas lu cette nuit.
- Je te demande compte de mon souper. A quoi a-t-il servi ?
- Clémence a beaucoup mangé.
- Je le sais bien. Il n'y a rien à faire de toi. Tu as dix ans, mets un bourrelet.
- Théodore, je me fâcherai.
- Non pas, je t'aime trop pour cela ; mais vois les conséquences de ta conduite. Clémence ne connaît pas les maximes de Crébillon fils ; tu l'ennuies : elle se raccommode aujourd'hui avec Renard, qui commençait à devenir jaloux de toi.
- Au diable les femmes ! dit Sylvius en s'en allant tout furieux.

 
VI
Raccord entre mineurs.
 

Sylvius fut triste trois semaines. Il ne se promenait plus sur la place, car il avait rencontré quelquefois le soir Clémence avec ses compagnes ; et elle avait rougi en l'apercevant. Cette rougeur, qu'il regardait comme du repentir, l'avait touché et rappelait sans cesse à son souvenir la jeune fille qu'il avait juré d'oublier. Un jour, Théodore lui dit :
- Clémence voudrait bien te revoir.
- Jamais ! C'est une coquine.
- N'importe, elle a planté pour de bon son Renard.
- Ah ! ah ! qu'est-ce qu'ils ont eu ?
- Renard ne l'a reprise qu'à cause de toi. Elle l'ennuyait. Mais, comme il ne t'aime pas, il t'a joué le mauvais tour de te l'enlever.
- Je ne sais pas si c'est là un mauvais tour.
- Adèle l'amènera ce soir à la maison, si tu veux.
- Peuh ! dit Sylvius enchanté au fond.
- Allons, puisque tu n'en veux plus...
- Je t'ai déjà dit, repris vivement Sylvius, que je réfléchirai. Cependant, fais-la venir toujours.

La soirée se passa sans que les deux amants se fussent adressé une parole. Si Clémence était toute troublée, Sylvius ne l'était guère moins.
- Allons, embrassez-vous, dit Théodore, et que ça finisse.

Sylvius resta à sa place ; Clémence s'avança et fit les premiers pas ; finalement ils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre. Sylvius, très-ému, la reconduisit à son domicile. Et les promenades continuèrent sous les Ormes, comme par le passé. Théodore, dont Adèle faisait la police secrète, très-inquiète de voir Sylvius suivre son ancien système, le réprimanda.
- Tiens, dit Sylvius en montrant une bourse, vois-tu déjà les résultats ?
- Eh bien, c'est une bourse.
- Oui, mais je l'ai obtenue de la Clémence... de Titus.
- Que t'ai-je fait, Sylvius, pour me lancer sans cesse à la tête d'affreux calembours ? Ne suis-je pas ton ami ?
- Si tu savais, dit Sylvius, combien j'ai été heureux en recevant cette bourse brodée par les jolis doigts de Clémence ! J'ai pensé qu'elle s'était peut-être piqué le doigt en travaillant. Peut-être une goutte rosée de son sang est-elle emprisonnée dans la soie. Aussi, je l'ai baisée cette bourse ! Elle ne me quitte plus.
- Ah ! Sylvius, dit Théodore, tu as embrassé la trace des doigts secs et jaunâtres de madame Babouillard, la mercière.
- Hein ! dit Sylvius.
- Oui, j'étais là quand Clémence l'achetait. C'est cruel de te désabuser. Mais, s'il y a une goutte de sang emprisonnée, c'est du sang jaunâtre et vieilli de cette respectable mercière.
- Pourquoi diable me désenchanter ? dit Sylvius furieux. Ah ! la carogne, elle m'a dit qu'elle avait veillé toute la nuit sur cette bourse. Je me vengerai d'elle, je lui couperai les cheveux : ça fera la Titus de Clémence.
- Encore un calembour, dit Théodore. Adieu ! la colère t'égare.

 
VII
A qui profitent les conseils moraux de Sylvius.
 

Le lendemain, Sylvius se promenait seul, à sept heures du soir, sous les Ormes. Clémence se fit un peu attendre. Sylvius était très-content, trouvant par là matière à discussion. Quand elle arriva :
- Pourquoi, lui dit-il, viens-tu si tard ?
- On ne fait que sortir de la couture, répondit-elle.
- Ce n'est pas vrai. Tu auras été sur le Bourg à te faire faire la cour.
- Laisse-moi tranquille avec tes faiseurs de cour.
- Non pas, je sais beaucoup de choses.
- Bien des bêtises.
- Tu me trahis. On t'a vue avec...
- Sylvius, si tu crois que je viens ici pour t'entendre toujours bougonner, j'aime mieux ne plus revenir. Tu as un affreux caractère ; tu tournes tout le monde en dérision, moi la première. Tu me donnes un tas de noms qu'on ne m'appelle plus que comme ça à l'atelier. Je fais tout pour te plaire, rien n'y fait ; on n'a jamais vu d'homme comme toi.
- Allons, dit Sylvius, tout cela est très-adroit de ta part. J'ai des reproches à te faire, je crois que tu vas te repentir. Point, c'est moi qui suis l'accusé, tu me mets sur la sellette. Oh ! les femmes !
- Certainement que je suis malheureuse. Toutes mes amies le disent bien.
- Clémence, venons au fond des choses. Tu m'as donné une bourse.
- Oui ; après ?
- C'est bien toi qui l'as brodée, au prix de nuits passées et de veilles ?
- Il y a longtemps que je te l'ai dit.
- Pourquoi as-tu menti ? pourquoi mens-tu sans rougir ? Tu as acheté cette bourse chez madame Babouillard, la mercière.
- Oh ! dit Clémence indignée, qui est-ce qui peut faire des inventions pareilles ?
- Ces inventions sont des réalités. On t'a vue l'acheter. Je me moque d'une bourse de marchand ; ce que j'aimais, c'était la bourse confectionnée par tes mains. Tiens, la voilà, je n'en veux pas.

Clémence prit la bourse et la déchira en mille morceaux. Puis la colère fit place aux larmes ; elle sanglota en marchant seule en avant. Sylvius était moitié ému, moitié content. Il réfléchissait, ne sachant que trop comment arrêter une douleur aussi impétueuse. Il voulait aller demander pardon à son amie ; mais l'amour-propre le retenait. Enfin, faisant un grand effort sur lui-même :
- Clémence, lui dit-il, c'est aujourd'hui la dernière fois que nous nous voyons, - mon parti est tout pris, - à moins que tu ne consentes à ce que je vais te proposer. J'admets que j'ai été quelquefois d'une humeur assez désagréable à ton égard ; mais, toi, es-tu sans reproche ? J'ai oublié que tu étais retournée avec Renard, mais je n'oublierai pas la bourse. Je te laisse deux jours de réflexion...
- Comment veux-tu que je te prouve mon amour ? dit Clémence.
- Attends un peu. Tu iras d'ici à la butte de Gargantua à pied, sans souliers et sans bas, en manière de pénitence ; je te suivrai aussi pieds nus, à vingt pas de distance. Il n'y a qu'une petite lieue et demie. Nous ne devrons, sous aucun prétexte, nous adresser la parole. Si nous rencontrons des tas de grès sur la route, nous devrons monter dessus afin de faire pénitence plus complète. Alors, je te pardonne.
- Mais, Sylvius, tu es fou. Il y a longtemps qu'on le dit ; je commence à le croire aujourd'hui.
- Tu diras pendant deux jours que je suis fou, Clémence ; mais, le troisième, si tu m'aimes, tu viendras en pèlerinage.
- Oh ! non, jamais.
- Je t'assure que tu iras. Viens m'embrasser, et, dans deux jours, - je ne te verrai pas avant, - rends-moi réponse.

Les deux amants se séparèrent.

Deux jours après, Théodore vint trouver Sylvius et lui dit :
- Clémence est partie avec un capitaine d'artillerie pour Paris.
- Grand Dieu ! il l'aura enlevée, dit Sylvius en pâlissant.
- Non pas, c'est elle qui enlève le capitaine ; elle a dit à Adèle de te souhaiter le bonjour.

 
 
MADAME ANDRÉ
 
I
Amours de portière.
 

Jusqu'ici, la portière a été dépeinte par tous les écrivains comme l'animal le plus terrible de la création. La portière est arrivée à l'état de monstrum horrendum ! Tous les prétendus supplices qu'un écrivain - race irritable s'il en fut - a éprouvés dans dix logements de la part de dix portières, il les groupe sur une seule tête et se venge en peignant la portière. Qui ouvre les journaux ? la portière. - Qui fait monter les créanciers le matin ? la portière. - Qui dit à une maîtresse que «monsieur est avec quelqu'un», en souriant malignement ? la portière. - Qui fait des cancans dans la maison ? la portière.

Lui en aura-t-on jeté, des accusations, à cette infortunée qui ne peut se défendre ! La littérature contemporaine aura à répondre un jour d'avoir condamné iniquement deux innocentes : la portière et la belle-mère. - Le temps est venu de les réhabiliter toutes deux. Aujourd'hui la portière, demain la belle mère.

Pardon, Sylvius, si je trahis l'amitié en racontant les douces journées que tu passas rue de Vaugirard ; mais à toute défense, il faut des preuves. D'un autre côté, j'ai songé qu'il était difficile de trahir l'amitié, plusieurs philosophes ayant déclaré que l'amitié n'existait pas. Il est vrai que, six pages plus loin, les mêmes philosophes cherchaient à insinuer, par des apophtegmes, qu'il était mal de trahir l'amitié ; ce qui m'a donné une méchante idée des philosophes.

Il y avait trois semaines que Sylvius était allé installer sa misère joyeuse et ses meubles meublants dans le quartier Vaugirard. Pour peu d'argent, il avait trouvé un appartement composé de deux mansardes, où l'on avait toute la peine du monde à demeurer debout. A part ce léger défaut, blanches, gaies, petit papier à fleurs, croisées à tabatières, pas de cheminée, le plus charmant logement du monde. Une vraie mansarde de poëte. - Quelque chose de très-rare aujourd'hui, où il y a tant de poëtes et si peu de mansardes. - Comme Sylvius avait bonne mine, on lui avait loué sans aller aux renseignements. La voiture de déménagement arriva le 8 au soir ; ce fut un coup de foudre pour la portière. Une impression d'emménagement qui se traduit par ces mots : «Un locataire qui ne payera pas».

En effet, la voiture, - c'était une voiture à bras - avait un aspect triste, bohème, poussiéreux et misérable qui rappelait la gravure du Convoi du pauvre, - un corbillard suivi par un chien. - On y voyait :

Un fauteuil Louis XV en tapisserie,
Une cruche à eau,
Un lit de sangle et deux chaises dépaillées,
Des paquets de livres,
Une table d'âge,
Un matelas à laine dubitative,
Une tête de mort au bout d'un balai,
Et bien encore quelques autres objets, mais dits de curiosité, et qui ne suffisaient pas à compléter un mobilier. Sylvius suivait la charrette avec deux de ses amis, veillant à ce que rien ne se perdît. Le soir, Sylvius accrochant la clef dans la loge, la portière lui dit :
- Vous êtes seul, monsieur ?

Ce à quoi il répondit que oui, ne comprenant rien à cette question.

La demande était bien naturelle. La portière voulait savoir par là si quelqu'un faisait le ménage du nouveau locataire. - Il faut dire que Sylvius avait le droit de s'étonner de cette question, personne, excepté lui, n'ayant jamais fait son ménage. Pendant les trois premiers mois, il remit sa clef dans la loge, ne disant mot, et ôtant simplement son chapeau comme il convient. Les voisins dirent que c'était un jeune homme étrange, et qui avait cerrtainement des chagrins. Un jour, il reçut une lettre de sa mère, très-malade. Il fit sa malle au plus vite et alla prévenir le propriétaire. Mais le propriétaire, qui avait eu vent du mobilier fantastique et impalpable de son locataire, ne voulut lui permettre, sous aucun prétexte, de sortir sa malle. Après toutes sortes de raisonnements repoussés avec perte, Sylvius emporta sa malle sur les épaules, ce qui réussit, le propriétaire n'ayant pas eu le temps de prévenir madame André.

- Allons, se dit-il, ma portière est une brave et digne femme. Et il alla trouver son ami Georges, un paysagiste, et lui donna sa clef pour voir à ses affaires en son absence. - Quelques jours après, Sylvius reçut cette lettre :

«Mon ami, je viens de passer chez toi. J'ai causé deux heures avec ta portière. Ah ! quelle portière ! une perle dans une loge ! un ange, enfin ! Tu connais mon amour pour les châtaigniers, je préfère ta portière. Je comprends que tu caches un pareil trésor. Jaloux ! Elle m'a parlé longuement de toi ; cette femme t'adore. Elle s'étonne de tes façons mélancoliques. Les façons mélancoliques m'ont beaucoup diverti. Jouerais-tu le spleen dans cette maison, toi qui es si fou et si gai ? Elle m'a dit, pensant que j'étais ton meilleur ami, que je pourrais parler en sa faveur. Sais-tu ce qu'elle veut ? elle veut faire ton ménage. Pourquoi veut-elle faire ton ménage ?...»

Quelques jours après, Sylvius arriva et il dit à la portière :
- Madame, quand vous voudrez faire mon ménage, faites-le ! Je ne vous demande qu'une chose ; ne rangez rien !
- Mais, monsieur, dit-elle en souriant, il est bien difficile de ne pas ranger.
- Pardon, madame, c'est simple. J'aime le désordre et je trouverais très-ennuyeux de vivre dans une chambre balayée, lavée et appropriée tous les jours. De grâce, ne rangez pas !
- Comme il plaira à monsieur.
- Je ne reviendrai guère avant minuit ; ayez la complaisance de mettre la clef en dehors, afin de ne pas vous déranger.

Sylvius courut chez son ami Georges, et tous deux s'en allèrent chez Katcomb, un trou anglais, le seul endroit de Paris où l'on mange du véritable rosbif, et où l'on boit du grog réel.
- Georges, quelles sont ces histoires de portière que tu m'as écrites ?
- Je t'ai dit la vérité. Cette femme t'aime.
- Ah ! Seigneur, détournez de moi ce calice.
- Peut-être pas si amer que tu le crois.
- Crois-tu que je vais m'amuser à aimer une femme de quarante ans, voire même quarante-cinq...
- Mais je puis m'être trompé, Sylvius, elle ne t'aime peut-être pas.
- Pourquoi demande-t-elle à faire mon ménage, sinon pour pénétrer à toute heure dans mes appartements ?
- Peut-être est-elle entraînée par la soif de l'or.
- Bah ! sept francs par mois ne constituent pas la soif de l'or ; ce serait une bassesse.
- J'ai remarqué, continua Georges, qu'elle lisait un roman de M. de Balzac.
- Ah ! dit Sylvius, je suis perdu. Elle lit Balzac, ceci est grave ; cette femme m'aime. Je ne rentrerai pas chez moi, je veux déménager.
- Allons, rentre, je vais te reconduire.

Sylvius se laissa persuader, et minuit sonnait lorsqu'il frappa à sa porte ; on fut assez long à ouvrir. Enfin, il put entrer dans la loge, qui était éclairée ; la portière, dans un fauteuil, tenait un livre. Elle avait un peignoir indiscret qui montrait à des yeux curieux une poitrine blanche et bien meublée. Sa bouche souriante laissait admirer des dents pures comme celles d'un caniche. Elle avait de grands yeux bleus humides ; Sylvius la regardait ; elle lisait tranquillement...
- Vous rentrez bien tard, monsieur, dit-elle gracieusement.
- Oui, je vous dérange ?
- Au contraire, je lisais. Voilà votre clef, monsieur, dit-elle en la présentant à Sylvius.
- Georges a raison, pensa Sylvius. Moi qui prenais cette femme pour une portière, je m'aperçois que cette portière est une femme. Quant à l'amour, je serais trop heureux si elle y songeait. Elle n'a pas quarante ans, tout au plus trente-quatre à trente-cinq. Elle a dû éprouver réellement des malheurs ; sa voix est d'une grande douceur. On dirait presque une princesse déguisée ou une bâtarde de grand seigneur ; je lui trouve le nez bourbonien. Dois-je l'aimer ou ne l'aimer pas ?

Le lendemain matin, de bonne heure, on frappa à la porte de Sylvius :
- C'est moi, Mélanie, dit-on.

Mélanie était une petite ouvrière que Sylvius avait trouvée au bal.
- Il faut la sacrifier, pensa-t-il, je n'ouvrirai pas.
- Sylvius, Sylvius, criait la voix, ouvre donc ?

Mais il ne répondait pas, et, pendant que ces dix-huit ans frappaient à sa porte, il songeait à l'amour de trente-cinq ans, amour pour lui inconnu jusque-là. La femme qui met en jeu ses dernières années doit chercher à les dorer d'amour.

- La femme de quarante ans qui aime, aime violemment. Elle en est au chant du cygne. Si jusque-là elle a placé son amour à la légère, elle veut à quarante ans le placer à gros intérêts. Elle a alors quelques points de ressemblance avec l'usurier. Ce qu'elle déploie de coquetteries pour faire oublier la patte d'oie accusatrice doit être immense.
- A la patte d'oie, baromètre des années, elle préférerait des cheveux blancs.
- J'ai vu des femmes en cheveux blancs très-jeunes, s'écria Sylvius en coupant court à ses pensées.
- Sylvius, Sylvius, dit une dernière fois Mélanie en meurtrissant un joli poing contre la porte.

Et elle s'en alla en faisant résonner avec colère les marches de l'escalier. Quelques minutes après, Sylvius reconnut la voix de la portière ; il se leva, passa un pantalon à pieds et courut ouvrir :

- Monsieur, une petite demoiselle est venue vous demander. - Avez-vous dit que j'y étais ?
- Oui... je ne sais pas si j'ai bien fait...
- Très-bien ! ne laissez plus monter cette petite.

La figure de la portière s'illumina.

- Elle m'ennuie, continua Sylvius, elle me dérange ! il faut la promener, l'avoir partout avec moi. Et puis je ne l'aime pas.
- Elle a l'air un peu... commun, n'est-ce pas, monsieur ? ces femmes-là compromettent toujours. Ainsi, je ne la laisserai plus monter. - Jamais ; vous lui direz que je n'y suis pas. - Vous devriez, monsieur, puisque vous sortez très-tard, déjeuner chez vous. Je pourrai vous faire du chocolat tous les matins ou du café... - Vous êtes trop bonne... j'accepte... Je suis très-heureux d'avoir rencontré une femme aussi... aim.. .aussi serviable que vous. Il y a trois mois que je vous connais, et cependant je ne vous ai vue qu'hier.

Sylvius avait une certaine manière de prononciation, qu'on pourrait appeler l'italique de la conversation, qui donna à ce mot vue un sens tout particulier. La portière fixa ses grands yeux bleus vers Sylvius, lesquels yeux renfermaient autant de flèches que tout le carquois de Cupidon. Et elle descendit.
- Elle, a dit-il, quelques jalousies à propos de Mélanie ; tant mieux. Sur quoi il s'habilla radieux, descendit les escaliers en chantant, et trouva le moyen de caqueter une heure dans la loge en prenant ses lettres.
- Ah ! que tu as l'air radieux ! dit Georges en le voyant arriver ; aurais-tu hérité ?
- Ma portière ! ma portière ! ma portière !
- Eh bien, qu'y a-t-il ?
- Tu avais raison, Georges ; je l'ai vue dans ses yeux bleus. Les beaux yeux, hein ! les belles dents ! les beaux...
- En es-tu déjà à la cataloguer ?
- Non. Je lui ai sacrifié Mélanie.
- Tu as eu tort.
- Elle m'aime, j'en suis sûr.

Mais, Georges, je suis embarrassé. Je ne peux pas décemment déclarer ma flamme à une portière de trente cinq ans.
- Tu me disais quarante-cinq hier.
- J'avais tort ; elle n'a que trente-cinq ans ; mais il n'est pas question de l'âge...
- C'est facile. Reste chez toi quatre jours. Sois malade - dans ton lit. Une indisposition... Elle te soignera. Tu parleras beaucoup de l'amour. Un peu de byronisme ne fera pas de mal. On ne t'aura jamais aimé réellement et pour toi ; avec cette tartine tu peux parler pendant trois jours. Tu mêleras un peu de jeune fille légère et aimant le plaisir, etc., etc... Ce que je te dis là, Sylvius, doit servir de cliché pour toutes les femmes de trente à soixante.
- Certainement, mais je vais beaucoup m'ennuyer. Pense donc ! quatre jours couché... - Si tu te conduis bien, ma médecine peut faire son effet le premier jour. Cela dépend de toi.

Sylvius rentra dans sa mansarde, convaincu, et prépara tout ce qui lui était nécessaire pendant sa maladie. Il se coucha, prit un livre, et plaça sur son lit la tête de mort, en songeant que cette tête pouvait jouer un grand rôle et servir au besoin à des déclamations de mélodrame. Dans la soirée, Georges vint le voir et lui donner du courage.
- Crois-tu pas, dit Sylvius, qu'il ne serait pas plus raisonnable de lui écrire mon amour ?
- Non, cela n'avance à rien. Après la lettre, il y aura une entrevue, et tu seras mille fois plus embarrassé qu'auparavant. Puisqu'elle n'est pas encore montée, je vais lui parler en descendant. Rappelle-toi bien les conseils que je t'ai donnés. Adieu.

Cinq minutes après, la portière montait.
- Votre ami m'a dit, monsieur Sylvius, que vous étiez malade.
- Oh ! malade, non, je suis malheureux, ennuyé, dit-il de l'air le plus mélancolique. - Désirez-vous que je vous tienne un peu compagnie ?
- Cela ne sera guère divertissant pour vous, madame.

La portière s'assit sur un fauteuil près du lit.
- Oh ! dit-elle tout d'un coup, une tête de mort ! Fi ! la vilaine chose !...
- C'est pourtant l'image du bonheur... quand on est malheureux... Pourquoi est-on si lâche... Il faut si peu de temps pour mourir...
- Eh bien, Sylvius ! dit-elle en lui prenant la main, voulez-vous chasser bien loin ces vilaines idées... Mais vous avez la fièvre, votre main est brûlante... Pauvre jeune homme...
- Avoir été trompé..., reprit Sylvius qui jugea convenable de se donner le délire ; ma poitrine brûle... mon front est ardent... J'aime, hélas ! une femme qui l'ignore.

Il saisit en même temps l'autre main de sa garde malade et il la regarda fixement :
- Elle ne m'aimera jamais, n'est ce pas ?
- Pourquoi ? il faut le lui dire... Oh ! vous me serrez trop les mains... Pauvre jeune homme, il délire...
- C'est que mon amour est violent, et que, si cette femme veut le partager, il faudra qu'elle le jure sur cette tête de morte chérie... c'est la tête d'une de mes cousines... Pauvre enfant...

Le délire de Sylvius augmentait.
- Jurez-le, s'écria-t-il en amenant de force les mains de la portière sur le crâne, jurez que vous m'aimerez pour la vie.
- Il faut vous satisfaire, dit-elle.

Et, comme elle se penchait au-dessus du lit pour accomplir le serment, Sylvius se leva d'un bond, la saisit par la taille.
- Y pensez-vous, Sylvius ?

 
II
Sylvius à Théodore.
 

«Quelquefois, il me prend de violentes envies de retourner dans notre petite ville ; surtout les soirs où je traverse le pont des Arts. Le vent de ce pont me rappelle le vent de notre montagne de L***. Alors, je songe à vous tous qui m'aimiez, je songe à la promenade des Ormes, je songe à M. le commissaire de police, notre victime. Heureusement cet accès de nostalgie ne dure que cinq minutes.

» Mes souvenirs heureux ne peuvent guère lutter avec mes souvenirs malheureux. Je ne sais comment tu peux rester en province, avec ces gens étroits de coeur et d'imagination, qui passent leur vie à peser des riens et à discuter des moins que rien. L'individu le plus heureusement organisé, demeurant en province jusqu'à l'âge de vingt-cinq ans, sentira un jour assoupies ses facultés. L'air de la province est un poison lent, qui endort pour la vie les meilleures intelligences. Aussi, si je me suis conservé jeune dans ta petite ville, le dois-je à cette vie délurée et excentrique dont personne ne comprenait le but.

» J'ai appris par Clémence, dite Vertu-des-Rois, que tu te rangeais. Tans pis. Ce sont les premiers symptômes du poison. Donc, j'ai revu Vertu-des-Rois. La première fois, j'étais presque ému. On ne revoit jamais sans émotion sa première maîtresse. Elle fut très-aimable pour moi, et rien n'eût été plus facile que de renouer ces anciennes amours ; mais je voulus attendre... A notre seconde entrevue, je la vis si indifféremment, que je ne retournai plus chez elle. Ce n'est pas en amour que la queue coupée du serpent se rattache au corps.

» Aussi bien, d'autres liaisons se préparaient. Il est présumable que le coeur a une seconde vue, et qu'il devine longtemps à l'avance qu'il va avoir force occupations. Comme le coeur est un grand tyran et qu'il est le maître absolu de toute notre machine, il agit à sa guise, chasse les anciens souvenirs, évoque des pensées nouvelles ; enfin, mon coeur a rejeté violemment Vertu-des-Rois. L'ingrat, en tout ceci, est mon coeur.

» J'ai pu être aimé décemment d'une femme de peu, et l'avouer comme on avoue une bourgeoise. D'ailleurs, elle avait les mains blanches, un grand point dans le code amoureux, et elle lisait couramment Balzac et madame Sand. J'entends par couramment qu'elle les comprenait.

» Nous en sommes arrivés tout de suite à l'amour plastique, la meilleure preuve que j'ai renoncé à mes idées platonico-provinciales qui te faisaient rager si fort. Cette femme méritait presque d'être une femme supérieure. Elle me disait : - Mon ami, j'ai trente-cinq ans, vous m'aimerez huit jours. Je ne m'en plains pas, c'est huit jours que j'ajouterai à la maigre addition de mes jours heureux. J'ai trente-cinq ans et vous en avez vingt-deux. Mes cheveux sont toujours mes cheveux noirs d'il y a quinze ans ; mais, un matin, ils seront gris pour vous. Mon front est toujours blanc et vierge de rides ; mais, un soir, vous les chercherez, ces rides terribles et vous en trouverez. Mon ami, trente-cinq ans sont un prisme menteur qui nous vieillit toujours.

Je n'en écoutai pas davantage, Théodore. La charmante femme ! Je baisai son front pur, en passant ma main dans ses cheveux. Dis-moi si c'est-là une portière... qui me dit vous, - une délicatesse inconnue aux femmes de notre pays. J'ai vécu cinq mois de cette vie heureuse ; lorsque j'ai appris par hasard que cette femme si aimante, si dévouée, qui avait tant d'imprévu en amour, était la maîtresse de mon propriétaire. Ah ! mon ami, j'ai pleuré d'abord, et puis la colère est venue... Je cours à sa loge, je l'insulte, l'ingrate ! je crie, elle se trouve mal, les voisins accourent, je raconte mes aventures ; j'étais si malheureux... La douleur est aussi indiscrète que le vin... Toute la maison sait mes amours.

» Je remonte chez moi avec des trésors de rage. Je pense à aller trouver le propriétaire, mon rival... Les mains blanches de la portière étaient expliquées ! Mais, abattu, je me jette sur mon lit, et deux jours se passent sans que je descende. Je craignais de la revoir... Le gros de la douleur passe, je me sens faim. - Elle n'y est plus, me dit une vieille voisine qui savait à peu près officiellement notre commerce. - Ah ! tant mieux. - Le propriétaire l'a chassée à la minute ; quelqu'un aura été bavarder chez lui. Dame ! c'est un peu votre faute. - Pauvre femme ! dis-je en me surprenant quelques traces de pitié. - Elle voulait vous revoir, elle n'a pas osé. - Et elle a bien fait, répondis-je en me rappelant les blessures de mon coeur.

» Dans la loge, étaient déjà installés un cordonnier et sa femme. Cela me serra le coeur. Je l'avais vue là la première fois, et, quand elle y habitait encore, cette loge était un petit logis parfumé. Aujourd'hui, ce drôle qui raccommode des bottes, cette créature qu'on ose appeler femme, et cette odeur de poix et de cuir me font voir la loge dans son odieuse réalité. - C'est vous qui êtes le jeune homme du second ? me dit le portier. - Oui. - C'est que le propriétaire a bien recommandé qu'on n'oublie pas de vous donner ce papier.

» Je pris le papier. C'était un congé par huissier. Le propriétaire se vengeait : il avait été aussi cruellement blessé que moi de l'infidélité de madame André. Sa colère fut terrible ; dans six semaines il fallait déménager. Et je devais trois termes. Le 8 arriva. Vous autres provinciaux, vous n'avez pas la moindre idée du 8. Chiffre terrible qui se renouvelle tous les trois mois ! Les braves femmes parlent du 13, comme du nombre le plus néfaste des nombres. Mais le 13 ne s'empare que des esprits faibles et crédules, tandis que le 8 est réel, sérieux et brutal comme un coup de canon. Lorsque midi sonne, le 8 vous crie : - De l'argent ! de l'argent ! de l'argent !

» Après toutes sortes d'emprunts, j'avais trouvé de quoi payer deux termes. Le propriétaire fut inflexible. Sa vengeance était impitoyable. On garda mes meubles. Mes pauvres meubles ! J'ai laissé-là, à cause de trente francs, mes vieilles gravures, mes vieux livres, une commode ébréchée, une table boîteuse, trois ou quatre chaises dépaillées. Un mobilier abandonné... ce fut là une douleur terrible pour moi. Tu ne sais pas comme on tient à mille babioles accoutumées. Ce n'était pas l'argent que je regrettais, j'en avais plus que la valeur des meubles ; mais ce sont de vieux amis qui ont été les confidents de vos joies et de vos peines : ce sont des amis sur lesquels on s'est assis, et qui vous ont toujours fait le même accueil. L'accueil de mes chaises était un peu dur, il est vrai ! Si bien que j'ai emporté mon lit et une chaise, ainsi le veut la loi.

» Je t'ai écrit un peu pour te donner ma nouvelle adresse, un peu pour te conter toutes ces choses, dont je te laisse la qualification. Adieu, et songe un peu à ton ami.

» SYLVIUS».

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