(04.13) l'
Histoire
de l'intrépide Capitaine Castagnette... (1862) par Ernest L'Épine (1826-1893) :
:
"Il
n'y a pas un seul d'entre vous, mes amis, qui n'ait entendu parler de
l’homme à la tête de bois. Dans ma jeunesse, je suis allé plusieurs
fois aux Invalides pour voir ce brave entre les braves ; mais une
fatalité dont il m'est impossible de me rendre compte ma toujours
empêché de le rencontrer. L'homme à la tête de bois était,
m'a-t-on assuré, très mauvaise tête ; il aimait passionnément le
jeu
de boules, et presque tous les jours, sur l'esplanade, on le voyait se
quereller avec ses anciens compagnons d'armes. C'est sans doute ce qui
l'a décidé, en mourant, a leur léguer cette tête si précieuse, leur
demandant de s'en servir en mémoire de lui. Il voulait, par ce moyen,
prendre part, même après sa mort, à son jeu favori. C'est l'histoire du
brave capitaine Castagnette, neveu de l'homme à la
tête de bois, que je vais vous raconter...."
(02/03.13)
La Lorette (1853) d'Edmond et Jules de Goncourt (1882-1896 ; 1830-1870)
:
"Elle a un père à qui elle dit : «Adieu, papa ; tu viendras frotter
chez
moi dimanche. » — Elle a une mère qui prend son café au lait
quotidiennement sur un poêle en fonte. Elle est née avec l'instinct de
la truffe, de l'acajou, du remise. Elle prend son nom dans un roman
taché de graisse. Elle a des cartes en porcelaine, une Léda en plâtre
sur sa cheminée, un
corset à la paresseuse, assez d'orthographe pour en mettre sur
l'adresse d'une lettre, un appartement à double sortie. — Elle a une
amie laide..."
(01.13)
Vieilles filles (1922) nouvelle de Maurice Level (1875-1926)
:
"Mademoiselle Solange leva les yeux de dessus son ouvrage, regarda par
la fenêtre la porte enchâssée dans le mur du jardin et le mur où le
lierre venait de trembler. Une seconde, le jeu de ses doigts et
l’escrime des aiguilles se ralentirent. Mademoiselle Mathilde, qui lui
faisait vis-à-vis, demanda en dévidant sa pelote de laine : - Qu’est-ce
que c’est ? - Je croyais qu’on avait sonné, répondit Mlle Solange. Mlle
Mathilde prêta l’oreille et dit : - Tu t’es trompée. Dans le même
instant, le lierre frissonna pour la seconde fois et un
son de cloche retentit, mais si grelottant, si rouillé, qu’il fallait
connaître les moindres bruits de la demeure pour ne pas le confondre
avec le craquement d’une branche ou la dégringolade d’une pierre sur le
toit. Alors, Mlle Solange croisa son châle sur sa poitrine et sortit..."
(12.12)
Au pays des sables : contes et souvenirs (1944) par Isabelle Eberhardt (1877-1904) : "Aujourd’hui, la soirée était
tiède et de longs nuages blancs flottaient au-dessus des dentelures
encore neigeuses du Jura. Il y avait pourtant dans l’air une grande
langueur, une paix
d’attente,
avant la grande poussée de vie de mai. Je sais bien qu’en passant les heures indéfiniment prolongées assise à
ma fenêtre, à contempler, à travers le paysage familier de cette
banlieue mélancolique, ma propre tristesse, je perds les fruits du
labeur acharné, presque sincère de tout le semestre d’hiver... Mais
l’ennui du présent et sa monotonie m’accablent et, comme toujours, je
me plonge dans la vie contemplative. ... Tandis que je réfléchissais à toutes les inutilités morales
s’accumulant de plus en plus autour de moi, on frappa. C’était une jeune fille inconnue, petite et frêle, avec un pâle visage
triste encadré de cheveux bruns et bouclés, coupés d’assez près. Elle m’aborda en russe, avec un sourire doux..."
(11.12)
Mire lon la
(1882) de René Maizeroy (1856-1918) : "Que vous paraissiez lasse et
ennuyée – ce jour-là – Madame ; lasse à en mourir, ennuyée comme si
votre miroir ne vous eût pas répété pour la centième fois que vous
étiez la plus blonde des blondes et la plus jolie des Parisiennes de
Paris, avec vos larges yeux dont les prunelles semblent des
gouttelettes de café figé, votre nez fripon qui se moque de tout, et
vos lèvres rouges, sans cesse entr’ouvertes à l’essor des rires
querelleurs. Vous étiez étendue sur le canapé noir, brodé de dessins
Japonais, où se prélasse votre paresse savante. Vos mains toutes
petites, si petites qu’on dirait des mains de baby, creusées de
fossettes roses, retombaient inertes, n’ayant même pas la force de
tenir un écran. C’était l’heure assoupissante où l’on n’apporte pas
encore les lampes, où il fait de la nuit vague dans le jour vague, où
des silences troublants interrompent par instants le murmure des
causeries, où l’on serait heureux de savourer un peu d’amour, – de
l’amour mieux que tendre, de l’amour où s’endort un rêve – dans la mort
lente et douce de la lumière..."
(10.12)
La Vierge du Hamel, légende picarde (1917) par Xavier Rousseau (18..-19..) : Cette jolie légende de la
Vierge du Hamel vient d’être envoyée à la Société historique du Maine
par l’un de nos fidèles correspondants du front, un vaillant caporal du
génie, qui l’a recueillie et écrite « en prose de guerre » entre deux
attaques. Nous n’hésitons pas à demander au
Nouvelliste de vouloir bien la publier. Non seulement, elle évoque une tradition populaire intéressante à
conserver, et un touchant épisode que bien des femmes de France
aimeraient en ce moment à voir se renouveler, mais la poésie et la
naïveté même du sujet, par leur étrange contraste avec la situation
présente du narrateur, témoignent une fois de plus de l’excellent moral
que garde, comme tant d’autres, ce sapeur de 1917. Il faut assurément une grande liberté d’esprit, beaucoup d’abnégation
et un superbe dédain des obus, pour continuer, au milieu des batailles
de chaque jour, à s’intéresser aux souvenirs du passé, pour recueillir
les légendes du Moyen âge au bruit assourdissant des bombardements. Il
faut surtout l’inébranlable confiance qu’affirme notre correspondant à
la fin de son récit, confiance dont il convient de le féliciter et que
nous nous honorerons toujours, pour notre part, de partager avec les
jeunes de l’avant..."
(09.12)
Un accident (1902) de François Coppée (1842-1908) :
" Saint-Médard, la vieille église de la rue Mouffetard, qu'ont jadis
rendue si célèbre le diacre Pâris et les Convulsionnaires, est une très
pauvre paroisse. Le « Faubourg Morceau », comme on dit par là, n'a pas
beaucoup de religion, et le conseil de fabrique doit avoir assez de
peine à joindre les deux bouts. Le dimanche, aux heures des offices, il
y a bien peu de monde, et rien que des femmes, ou presque : une
vingtaine de bourgeoises du quartier et des servantes en bonnet rond.
Comme hommes, on n'y rencontre guère que trois ou quatre vieillards, à
vestes de paysan, qui s'agenouillent à cru sur la pierre, auprès d'un
pilier, leur casquette sous le bras, et roulent un gros chapelet entre
leurs doigts en remuant les lèvres et en levant les yeux vers les
ogives, avec des physionomies de donataires de vitrail..."
(09.12)
Dames seules (1911) par Paul de Garros (1867-1923).
(07-08.12) Monstres parisiens :
VII -
VIII -
IX &
X (1883) de Catulle Mendès (1841-1909) :
" M
ON
cher ami, dit le complaisant parleur, je sais beaucoup de choses, parce
que j'ai cinquante ans, une perspicacité suffisante, une excellente
mémoire et que je ne me grise jamais ! Un homme qui soupe depuis vingt
ans dans tous les mondes, — chez Mme de Portalègre, à l'hôtel Montagna
ou au café Anglais avec Dora Merle, — et qui peut vider impunément,
chaque nuit, trois bouteilles de champagne, ne doit plus rien ignorer,
à moins qu'il n'ait l'oreille singulièrement dure, de ce qui s'est
passé ou de ce qui se passe dans la société contemporaine. Tournez la
manivelle ! je suis le phonographe de tous les potins d'un cinquième de
siècle ; feuilletez-moi ! je suis le Bottin de toutes les adresses
mystérieuses, dans tous les quartiers, l'almanach de Gotha de tous les
adultères et de toutes les bâtardises. Je vous dirai — avec
l'infaillibilité d'un bon élève qui récite sa fable — le nom, la race,
la fortune, le mari, l'amant ou les amants, des cent femmes qui sont
dans ce bal..."
(06.12) Monstres parisiens :
V &
VI (1883) de Catulle Mendès (1841-1909) :
"E
N six mois, deux palefreniers ont demandé
leur congé, parce que Mlle Léa leur avait cinglé la face à grands coups
de cravache ! Enfant encore, seize ans à peine, elle a des violences
soudaines de petite bête fauve. Ses trépignements de fillette, pour une
gronderie ou pour un caprice contrarié, sont des attaques de nerfs qui
veulent mordre et qui mordent. Ses mains, dans ses colères, empoignent
le bois de la table et y enfoncent les ongles. Elle a une façon
impérieuse et méprisante de regarder les gens, qui a l'air de prévoir
quelque insulte et déjà d'y répondre. Soupçonneuse à l'excès, elle
guette dans les sourires, dans les haussements d'épaules, dans les
paroles mal entendues, des intentions d'outrage ou d'ironie, et ses
rages, qui piétinent et cassent les bibelots, n'attendent pas la
certitude de l'offense. Ce sont des enfants pareilles à elle qui ont dû
être à seize ans les impératrices de Rome et les sanguinaires
courtisanes de l'Age de Fer. Un de ses ancêtres, au Brésil, — car elle
est de race portugaise — fut un rude fouetteur de nègres, un pendeur de
mulâtresses, qui, le soir, rentrait à la fazenda avec des taches de
sang sur son habit blanc de planteur : elle tient de l'aïeul,..."
(05.12) Monstres parisiens :
III &
IV (1883) de Catulle Mendès (1841-1909) :
" Plus vive que les hirondelles et plus fraîche que les fleurs. A la
voir, tous les madrigaux faciles vous venaient aux lèvres, et le plus
précieux des poètes, ennemi des métaphores banales, n'aurait pu
s'empêcher de dire qu'elle ressemblait à une églantine. Son nom, Claire
de Brezolles, et son âge, seize ans. Il fallait qu'il y eût de la
clarté dans son nom, et, dans son âge, le printemps. Ses cheveux
blonds, en frisures légères, lui voletaient sur le front comme des
anneaux d'or ailés. Deux lueurs bleues, c'étaient ses yeux ; et sa
bouche, où fleurissait le rire, était un bouton de rose, déchiré. Née
d'une grande race, — et toute petite, — elle serait quelque jour
marquise ou princesse ; en attendant : « Bonjour, bébé ! » Elle
marchait touchant le parquet à peine, presqu'en l'air, avec un
souvenir d'avoir sauté à la corde. Demoiselle et oiselle, on
était tenté de fermer les fenêtres, de peur qu'elle ne s'envolât ! Rien
qu'à la regarder, on croyait deviner d'où soufflait le vent, tant elle
avait l'air de quelque chose de léger, qu'il emporte ; et rien qu'à
l'entendre, on se souvenait qu'il y a des nids dans les arbres. Elle
semblait d'autant plus mignonne qu'elle habitait avec ses
grands-parents dans un hôtel ancien, tout environné de hauts chênes,
sombre, austère, qui était en plein Paris comme un morose château de
Bretagne, où ressuscitent, la nuit, les légendes. Un pastel dans un
cadre noir..."
(04.12) Monstres parisiens :
II (1883) de Catulle Mendès (1841-1909) :
" C'
EST vous
seules, ô très subtiles Parisiennes, qui savez, des choses les plus
viles, tirer la grâce exquise et le charme. Faire du miel avec des
roses, la belle malice ! toutes les abeilles, même en province, en sont
capables ; ce qui est vraiment difficile et méritoire, c'est
d'emprunter un parfum à la puante jusquiame. Innocentes, vous seriez aimables, trop naturellement ; il vous plaît de
l'être dans le mal, par le mal ; et vous excellez à ce jeu, délicieuses
raffinées ! Tout péché, même infâme, vous attire, et vous veut, et
vous prend, mais non pas entières : la sensitivité de votre tact, votre
horreur instinctive de l'excès brutal, vous avertit du point extrême où
peut se hasarder la curiosité rougissante, et, par une admirable
entente de l'idéal, qui fait de vous, mondaines sans coeur ni sens, les
égales des plus purs esprits poétiques, vous transformez, développez,
exaltez en délicates imaginations, en perverses mais presque chastes
chimères, les hideurs de la réalité. Même à l'alcool frelaté des
bouges, — si le caprice vous prenait d'en boire, — vous ne devriez
qu'une griserie de champagne ! car telle serait votre volonté. Et voici
qu'à cette heure où d'exécrables Damnées, blêmes, aux yeux caves,
convoitent et détournent la nubilité des vierges, vous avez inventé, —
car il faut obéir à toutes les modes, un peu , — je ne sais quelle
ingénieuse et rieuse tendresse, parodie irréprochable des malsaines
amours ; pas une tache à vos fourrures même après la traversée de la
boue : je baise vos pattes blanches, hermines !.."
(03.12) Monstres parisiens :
I (1883) par Catulle Mendès (1841-1909) :
"
L
E voile baissé jusqu'au menton, tout emmitoufflée de fourrures, tenant
sa jupe à pleines mains comme une femme qui s'est habillée à la hâte,
la petite baronne sortit très vite dans la rue où pleurait encore le
brouillard du matin. Elle s'arrêta un instant, sur la pointe des pieds,
parut hésiter, regarda à droite, à gauche, avec ces mouvements de cou
d'un oiseau posé sur une branche,
qui ne sait de quel côté prendre son vol ; puis, presque courante,
elle
monta dans un fiacre, en jetant une adresse au cocher. Dès qu'elle se
fut pelotonnée dans un coin, frileuse, peureuse peut-être, les lèvres
sous le manchon, parmi la chaleur de la soie et du velours, quelque
chose glissa de dessous son manteau, dans une fuite rose et noire : un
corset de satin ; de la peluche courait autour des rondeurs vides que
gonflèrent les seins. Quoi ? la baronne, — une exquise mondaine
pourtant
! — ressemblait à ce point aux petites cocottes matinales qui trottent
menu par les rues, ayant, dans leur paresse, négligé de remettre la
frêle armure de baleine dont les défaites nocturnes ont démontré,
d'ailleurs, l'inutilité...
"
(02.12)
Délires (1927) par André Baillon (1875-1932) :
" L’auteur de cette future préface avoue son embarras. Entendez qu’il
sait parfaitement où il veut en venir. Seulement il ignore par quelle
voie. En comptant sur les doigts, il y a trois catégories de lecteurs.
Ceux qui lisent un livre de bout en bout en commençant par la préface ;
ceux qui négligent cette préface ; ceux qui n’y pensent qu’à la fin.
L’auteur vise ces derniers. Il voudrait leur démontrer qu’une
introduction n’est pas une table des matières, qu’il est contraire à
toute logique d’atteler la charrue devant les bœufs, que... Et comment
le leur dire à temps, puisque par définition ils liront cette
démonstration lorsqu’il sera trop tard ? Supposons le problème
résolu.Ce livre s’appelle
DÉLIRES. Délires avec un
S.
Cette lettre en soi n’a rien d’antipathique. Elle prend ici un petit
air de pluriel qui ne laisse pas d’inquiéter. Encore s’il s’agissait de
délires amoureux. L’homme et la femme n’en sont pas à quelques délires
près, paraît-il ; et dix
S conviendraient mieux qu’un
seul. Mais, dans les deux récits qui suivent, il est question du vrai
délire, celui que les dictionnaires sérieux définissent par
l’expression : perdre la boule...
"
(01.12)
Contes satiriques, contes inédits et Lettres parisiennes (1880-1884) par Laurent Tailhade (1854-1919) : " Or, ce soir-là, neuvième du mois de Tebeth, Simon le Pharisien régalait
quelques amis dans sa villa des Sycomores. L’assistance était
nombreuse, choisie et respectable, composée d’hommes riches et de
femmes à qui la durée du putanat rechampissait une virginité. La maison
du Pharisien comptait, à bon droit, parmi les merveilles de Jérusalem.
Des chevaux de race et des valets sans nombre en faisaient une demeure
cossue, majestueuse et adéquate comme il sied à un notable commerçant.
L’usure, le proxénétisme, l’attachement aux dogmes religieux
immatriculaient Simon entre les plus dignes bourgeois. Ses opinions
prépondéraient devant le Sanhédrin. Les vierges impubères n’avaient
rien que de favorable à ses désirs...
"
(12.11)
Femmes châtiées. 2ème Série (1905) par Hughes Rebell (1867-1905) : "Par suite d’un incendie qui s’était déclaré la veille, après le
spectacle, et qui, promptement étouffé, avait causé quelques dégâts, le
cirque Cusani faisait relâche. Bichot Lagingeole, le clown favori du
public, dont le nom éclatait en grosses lettres sur tous les programmes
comme s’il devait en être l’attrait principal, Bichot qui ne pouvait
montrer son long corps dégingandé et sa face ahurie, taillée en sabre,
sans mettre en gaieté toute une salle, Bichot se reposait ce soir-là de
ses farces triomphales et fatigantes. Mais habitué à veiller fort tard
et ayant dormi tout le jour il n’avait point sommeil ; aussi se
leva-t-il à peu près à l’heure de la représentation, plus embarrassé
par ce congé inattendu que par les exercices les plus difficiles. Il se
demandait à quoi il allait bien employer son temps..."
(11.11)
Contes de Saint-Santin (1881) par le marquis Charles Philippe de Chennevières-Pointel
(1820-1889) : "
Dans le jardin du petit logis qu’on appelle Saint-Santin, et qui est
sis tout à côté de Bellesme en Perche, se trouvait, une fois,
rassemblée une troupe nombreuse d’enfants de tout âge, depuis les
bambinets jusqu’à ceux qui savent déjà très-bien lire et très-bien
écrire, et même jusqu’à ceux qui vont au catéchisme. C’était à
l’occasion d’une fête qui se donnait dans la ville en l’honneur des
gens des environs qui avaient amené sur le champ de foire les plus
belles vaches, les plus beaux chevaux, les plus beaux moutons. On
appelle cela un Comice agricole, et l’on en célèbre souvent aujourd’hui
dans nos campagnes ; mais celui-là était le premier qu’eût jamais vu la
ville de Bellesme, et M. le maire et MM. les adjoints du maire et M. le
député de l’arrondissement n’avaient rien négligé pour que les
bourgeois et les paysans en gardassent longues années la mémoire...
"
(10.11)
Mes Fils (1874) par Victor Hugo (1802-1885) : " Un homme se marie jeune ; sa femme et lui ont à eux deux trente-sept
ans. Après avoir été riche dans son enfance, il est devenu pauvre dans
sa jeunesse ; il a habité des palais de passage, à présent il est
presque dans un grenier. Son père a été un vainqueur de l’Europe et est
maintenant un brigand de la Loire. Chute, ruine, pauvreté. Cet homme,
qui a vingt ans, trouve cela tout simple, et travaille. Travailler,
cela fait qu’on aime ; aimer, cela fait qu’on se marie. L’amour et le
travail, les deux meilleurs points de départ pour la famille ; il lui
en vient une. Le voilà avec des enfants. Il prend au sérieux toute
cette aurore. La mère nourrit l’enfant, le père nourrit la mère. Plus
de bonheur demande plus de travail. Il passait les jours à la besogne,
il y passera les nuits. Qu’est-ce qu’il fait ? peu importe. Un travail
quelconque..."
(09.11)
L'Élite ou le Livre des Salons (ca1850) : "Le visage d’un ami, de nobles
têtes avec l’empreinte de la vertu ou du génie, de bonnes actions, de
doux souvenirs sur lesquels on reporte sa pensée à mesure qu’on repasse
les jours écoulés, voilà ce que j’appellerai les paysages de la vie :
je ne parle, comme on voit, que des beaux paysages qui s’offrent dans
notre marche à travers le temps, car il en est de laids et de
repoussants que produisent les injustices, les perfidies et les
inconstances humaines. Le voyageur qui a porté sa tente en de
lointaines contrées, se rappelle ainsi les paysages divers des
pérégrinations de sa jeunesse ; rendu au lieu natal et même longtemps
après son retour, il laisse son esprit flotter vaguement sous les cieux
étrangers et se promener de cime en cime, de vallée en vallée,
d’horizon en horizon..."
(07-08.11) Jean Revel (1848-1925) :
Nouvelles normandes (1901) : "Q
UEL
est ce souvenir qui, tout à coup, me revient et m’opprime ?...
Voici la cavée où jadis je fus témoin et acteur d’un drame... Oui, là,
c’est bien l’endroit précis où, lorsque j’étais écolier, je tuai un
crapaud... Je revis cette scène, non plus avec la dureté de l’enfant,
mais avec la
sensibilité, la faculté de compassion qu’ont développées en moi la
réflexion et les souffrances... Si dissemblable suis-je devenu de ce
que j’étais alors !... J’ai peine
à me rendre compte... Tout cela n’est-il point arrivé à un autre ?...
D’un pas machinal, l’enfant se dirige vers l’école... Il fait tout à
coup un geste d’effroi et recule ! Il a failli marcher sur un crapaud
qui rampe avec lenteur, traversant le chemin ; pustuleux, jaunâtre,
remuant lentement ses pattes, qui semblent gonflées de venin,
l’amphibien s’évertue, sentant un danger... Un instinct cruel saisit
l’enfant : il faut tuer cette bête... Vite un caillou..."
(06.11) Stéphane Mallarmé (1842-1898) :
Pages oubliées
(1875) : " Depuis que Maria m’a quitté pour aller dans une autre étoile
–
laquelle, Orion, Altaïr et toi, verte Vénus ? – J’ai toujours chéri la
solitude. Que de longues journées j’ai passées seul avec mon chat. Par
seul, j’entends sans un être matériel et mon chat est un compagnon
mystique, un esprit. Je puis donc dire que j’ai passé de longues
journées seul avec mon chat, et, seul, avec un des derniers auteurs de
la décadence latine ; car depuis que la blanche créature n’est plus,
étrangement et singulièrement j’ai aimé tout ce qui se résumait en ce
mot : chute. Ainsi, dans l’année, ma saison favorite, ce sont les
derniers jours allanguis de l’été, qui précèdent immédiatement
l’automne, et dans la journée l’heure où je me promène est quand le
soleil se repose avant de s’évanouir, avec des rayons de cuivre jaune
sur les murs gris et de cuivre rouge sur les carreaux. De même la
littérature des derniers moments de Rome, tant, cependant, qu’elle ne
respire aucunement l’approche rajeunissante des Barbares et ne bégaie
point le latin enfantin des premières proses chrétiennes. Je lisais
donc un de ces chers poëmes (dont les plaques de fard ont plus de
charme sur moi que l’incarnat de la jeunesse) et plongeais une main
dans la fourrure du pur animal, quand un orgue de Barbarie chanta
languissamment et mélancoliquement sous ma fenêtre..."
(06.11) Catulle Mendès (1841-1909) :
La nouvelle mariée (1883).
(05.11) Catulle Mendès (1841-1909) :
La voix de jadis (1886) : "C'
ÉTAIT
dans le sous-sol d'une de ces sales
brasseries où la police
tolère que l'on boive encore après que tous les cafés et tous les
débits de vin sont fermés. A des tables de bois, sous la poussière
jaune du gaz, s'accoudaient les lassitudes saoûles des rôdeuses
nocturnes qui avaient fini leur besogne et de quelques hommes qui les
avaient attendues tout le soir ; elles, fardées, eux, très blêmes et
rasés de près comme des cabotins. Comme nous allions sortir, écoeurés
de notre curiosité satisfaite : - Regarde, me dit mon compagnon. Il me
désignait, seule, assise au fond de la salle, une femme très
grande, très grasse, dont les cheveux roux en touffes bouffaient hors
d'une toque à plume. Plus lasse que vieille, et la gorge tombant dans
la soie lâche du corsage, elle avait dû être belle, elle l'était encore
par la blancheur laiteuse de sa peau, par ses larges yeux noirs,
profonds, fixes, où l'hébétude s'animait quelquefois d'un reste de
pensée. Une fille, certainement, comme ses voisines ; on voyait de la
crotte de trottoir au bas de son jupon, à la semelle de ses bottines ;
mais, énorme, et pesamment assise avec l'air d'une colossale idole,
elle semblait, cette créature, le type exagéré, la personnification
presque grandiose de toute une espèce..."
(05.11) Armand Silvestre (1837-1901) :
Une demande en mariage (1886).
(04.11) René Maizeroy (1856-1918) :
Les Montefiore (1886) : "
CAMPARDIN – « l’intelligent directeur des Édens-Réunis, comme l’appelaient
invariablement les courriéristes de théâtres – comptait sur un succès,
et il avait jeté ses derniers sous dans l’affaire, sans penser au
lendemain et à la guigne qui le poursuivait depuis des mois avec une
âpreté inexorable. Pendant une semaine, les murs, les kiosques, les
devantures des boutiques, les troncs des arbres, apparurent placardés
d’immenses affiches aux enluminures criardes, où le même titre revenait
comme une musique de charlatan, et, d’un bout à l’autre de Paris,
traînèrent, d’un pas de procession, de lourdes voitures-réclames que
décorait aux quatre flancs une maquette fantaisiste de Chéret..."
(04.11) Le Guillois (18..-1886) :
Trois consciences (1859).
(03.11) Louis Delattre (1870-1938) :
Le Jeu des petites gens en 64 contes sots
(1908) : "M
A
tante Babette-Zoé d’Habay-la-Neuve, qui attendait sa belle-fille à
dîner, le dimanche de la Trinité, se décida à tuer son vieux coq pour
le bouillon. Elle mit du petit blé en une forme à pain, monta sur le
fumier dans la
cour et cria : « Tou-tou-tou-tou... » Les poules s’approchèrent, le coq
suivit digne et fier de sa barbe rouge, et tante Babette s’en saisit.
Ensuite, elle fut prendre, dans le tiroir de la table, son plus menu
couteau à peler les pommes de terre ; l’aiguisa au passage sur une
marche des montées ; et tenant le coq serré entre ses genoux, elle
cherchait le bon endroit où lui couper la gorge. Mais le coeur lui
manqua. Elle rejeta la bestiole qui s’enfuit tout criant, aussi hagard
et farouche, à présent qu’il était lâché, qu’interdit et penaud
l’instant auparavant. Et il courait deci delà, le cou penché en avant..."
(03.11) Victor Hérault :
Un remède dangereux (1859).
(02.11) Élie Berthet (1815-1891)
:
Le Pacte de famine par Élie Berthet (1815-1891)
: "Le 15 novembre 1768, au plus fort de la famine qui désola
Paris et la France à cette époque, une foule
nombreuse se pressait dans la halle aux blés, que
l’architecte Camus de Muzière venait
d’achever. On s’agitait, on se questionnait
l’un l’autre, et sans doute les nouvelles
qu’on échangeait à voix basse
n’étaient pas satisfaisantes, car la consternation
était peinte sur tous les visages. Il y avait là,
contre l’usage, de pauvres femmes couvertes de haillons, au
teint pâle, traînant par la main des enfants
demi-nus ; elles s’approchaient timidement des groupes pour
saisir quelques mots au passage, puis elles
s’éloignaient en donnant des signes de
désespoir. La colère et la menace brillaient dans
les regards de quelques hommes du peuple ; mais ils n’osaient
élever la voix et ils se serraient la main en silence avec
une sombre énergie. Une troupe de soldats armés
gardait, le fusil sur l’épaule, les avenues du
marché, et des personnages rébarbatifs
parcouraient les groupes, épiant les gestes et
l’attitude des mécontents. Ce
déploiement de forces comprimait également les
cris de rage et les plaintes douloureuses ; il ne sortait de cette
foule mobile qu’un murmure sourd,
étouffé par la terreur."
(02.11) Élise Rosière (18..-18..) :
Les Trois soeurs vénitiennes (1859).
(01.11) Joseph Méry (1797-1866) :
Héva
(1844)
: "Sur
la côte de Coromandel, non loin de Madras, dans les terres autrefois
désertes, on trouve un paysage si beau, que les voyageurs n’en ont
jamais parlé, car les phrases leur manquent, et ils aiment mieux
laisser dans l’Inde une omission qu’une injustice. M. Sonnerat est le
seul qui ait hasardé cette exclamation : « Que la nature indienne est
belle dans la solitude de Tinnevely ! » Puis il a fait la statistique
des factoreries de Madras. J’ai sur mes devanciers un avantage
considérable pour peindre ce paysage : je ne l’ai pas vu. Si je l’avais
vu, je ne le peindrais pas. Voici donc mon tableau, dont je garantis la
ressemblance : il y a un lac, bleu comme une immense cuve
d’indigoterie, qui perce une infinité de petits golfes dans une
longueur de six lieues ; sur trois côtés, l’horizon de ce lac est fermé
par une haute montagne, et par des collines vertes en formes
capricieuses, ressemblant assez à une succession de dos gigantesques de
dromadaires..."
(01.11) Edmond Alonnier (1828-1871) :
Augustine
(1859).
(12.10) Catulle Mendès (1841-1909) :
Don Juan au Paradis
(1885) : "Q
UAND il comparut, - après
les formalités, très simplifiées pour
lui,
de l'agonie et de la mort, - devant le Juge qui, choisissant le bon
grain de l'ivraie, ouvre aux élus les portes paradisiaques
et précipite
les damnés à l'éternelle
géhenne, Don Juan, selon qu'il est écrit dans
le livre de Charles Baudelaire, ne daigna point se montrer
ému ; et
même, jeune toujours, et si beau, ses lèvres
gardaient le sourire dont
pleurèrent les Elvires et les Annas..."
(12.10) Arsène Houssaye
(1815-1896) : Mademoiselle Fleur-de-Lys
(1885)
.
(11.10) Jean Lorédan (1853-1937) :
Tonton (1904) : "Vous l’avez peut-être connu, –
à Locrouan, chez la mère Le Stüm. Vous savez bien ? l’hôtel à la mère
Le Stüm, sur la place, auprès de l’église, la maison qui a un cadran
solaire et une petite tourelle à toit pointu, en poivrière... Tonton !
notre oncle, comme on l’appelait ; l’oncle à tout le monde ; Augustin
Lebris de son vrai nom ; un ancien agent-voyer. Il prenait ses repas dans la salle commune, en bas, avec Mme Le Stüm et
son fils, en compagnie des voyageurs de commerce quand il en passait,
et, au dessert, il se plaisait à faire des tours, avec des ronds de
serviette, avec son couteau, avec des biscuits qu’il lançait en l’air
adroitement et qui retombaient dans son verre. Ce qu’il en avalait, de
ces biscuits ? Tout le monde s’en amusait, sauf la mère Le Stüm bien
entendu, que ces jeux d’adresse appauvrissaient, dont la pâtisserie
s’engloutissait dans ce gros homme..."
(11.10) par Daniel de Venancourt :
Monsieur Barlingue (1902).
(10.10) Émile Blémont (1839-1927) :
Vive-la-mort : (1901) : "Vers
le commencement de juillet 1870, après une journée de soleil sans
nuages, la petite ville picarde de Verval-sur-Orle, si calme et si
riante, s’ouvrait à l’air tiède du crépuscule, où déjà flottait une
caressante fraîcheur. Et, tandis que les flammes du couchant
s’éteignaient en lentes dégradations de lumière, en vastes nappes
orangées, en glacis d’un vert tendre et limpide, en fines ombres
violettes, la lune montait à l’orient dans l’éther pur, baignant d’une
sereine blancheur les coteaux boisés, les champs de blé et de seigle,
les prairies, les jardins, les maisons à demi cachées dans le
feuillage. Des souffles apportaient de la forêt prochaine l’odeur des
troènes fleuris, et, sur l’eau vive miroitant parmi les branches,
faisaient bruire les saules nains et les hauts peupliers, jusqu’aux
rampes du pont de pierre qui, là-bas, s’arquait, massif et brun, entre
les deux rives, un peu en aval du confluent de l’Orle et de la
Sorelle..."
(10.10) Jean Mariel (18..-19..) :
Le Cliché (1902).
(09.10) Charles Le Goffic (1863-1932) :
Le Pilotin (1902) : "Ah ! ah ! Je l'attendais, cette liste des
sinistrés de l'Oyapock, je l'attendais
sans trop d'impatience, convaincu que j'y rencontrerais tout de suite
le nom que je cherchais. Une lame s'était abattue par l'arrière sur le
pont du navire : de-ci, de-là, à gauche, à droite, sans se presser,
elle avait cueilli quinze hommes de l'équipage. Mais, comme ils étaient
soixante à bord, les survivants faisaient majorité et le gaillard qui
m'occupait pouvait se trouver parmi eux..."
(09.10) Oscar Jaeggly (1876-19..) :
Les Joyeux (1902).
(06.10) Catulle Mendès (1841-1909) :
La vie et la mort d’une danseuse
(1886) : "A douze ans, la signorina Marietta Dall’ Oro dansait les papillons et
les sylphes au théâtre Saint-Charles, à Naples. Par miracle, elle
n’avait pas l’air souffreteux qui distingue communément les baladines
de son âge, créatures anormales, vaguement désireuses de lumière vive
et de vagabondages dans les bois, opprimées par le monde artificiel où
elles se débattent. Marietta, démesurément précoce, portait en elle
assez de sève pour suppléer aux causes extérieures d’épanouissement ;
elle avait grimpé aux arbres des portants et s’était chauffée au soleil
des toiles de fond...
"
(06.10) Paul Arène (1843-1896)
: Une ingénue (1886)
(05.10) Jules Claretie (1840-1913) :
Kadja (1885) : "
T
OUS les ans, depuis qu’il était grand
garçon, Pierre Pomério, fermier de Plérin, près de Saint-Brieuc, allait
à Jersey faire la moisson et gagner les shillings de ces Anglo-normands
qui ont besoin de bras étrangers pour couper leurs blés et les rentrer
en grange. En deux semaines, Pierre Pomério gagnait là plus qu’en trois
mois au pays, et la mère au fond d’un vieux bas glissait les piécettes
qu’on cachait derrière les tas de linge, dans le tiroir du grand
lit-armoire. Ce Pierre allait maintenant sur ses vingt et un ans ; découplé comme un
lutteur de foire, avec des poings à assommer un boeuf et des yeux tout
bleus, doux comme ceux d’une fille. Drôle de garçon..."
(05.10) Armand Silvestre (1837-1901)
: Cinquième acte (1886)
(04.10) Edmond de Goncourt (1822-1896) :
Un aqua-fortiste (1884) : " D
ANS
ce café du boulevard, un jeune homme
était attablé devant moi. Le feutre de son chapeau
abaissé sur les
yeux, le drap sans reflet de son habit, buvaient et
flétrissaient la
lumière rousse, terne, morne et morte sur tout cet individu
comme sur
un vieux crêpe. Il avait posé ses deux mains sur les
marges de
la Patrie,
et ses
deux yeux, qui ne lisaient pas, au beau milieu du journal. La
demoiselle de comptoir comptait les petites cuillers. Un garçon
couvrait le billard ; un autre apportait un matelas roulé sur sa
tête.
Minuit avait éteint le gaz. L’or des plafonds et des murs,
les éclairs
des glaces, les paillettes des verres, tout cela était
entré dans les
ténèbres..."
(04.10) François Coppée (1842-1908)
: L'Invitation au sommeil (1885).
(03.10)
Arsène Houssaye (1815-1896) : Une visite à Mademoiselle Camargo (1886) : " U
N
matin, Grimm, Pont-de-Veyle, Duclos, Helvétius, se présentèrent
gaiement à l’humble logis de la célèbre danseuse. Elle demeurait alors
dans une vieille maison de la rue Saint-Thomas-du-Louvre. Une servante
centenaire vint ouvrir. « Nous désirons parler à Mlle de Camargo, » dit
Helvétius, qui avait beaucoup de peine à tenir son sérieux. La
gouvernante les fit tous entrer dans un salon d’un ameublement original
et grotesque. Les boiseries étaient couvertes de pastels représentant
Mlle de Camargo dans toutes ses grâces et dans tous ses rôles.
Cependant elle n’orne point à elle seule le salon : on y voit un Christ
au mont des Oliviers, une Madeleine au Tombeau, une Vierge au Voile,
une Vénus à Cythère, les Trois Grâces, des Amours à demi cachés sous
les chapelets et les buis bénits, des Madones couvertes de trophées
d’opéra.
.."
(03.10) Valréas :
Maman Simone (1886).
(02.10)
Léon Cladel (1834-1892)
: Type de fille (1886) : " T
OUTEenfant
encore, et déjà rongée par ce mal de misère
qui dévore ses
pareilles, elle avait été violentée,
souillée par le frère de sa mère,
une espèce de souteneur, et celui-ci, surpris en flagrant
délit par le
père de sa victime, un veuf trop laid et trop pauvre pour
convoler,
avait été si bien rossé qu’il en creva.
Déflorée ainsi, puis battue et chassée du taudis
paternel, elle erra,
rôda, loqueteuse et famélique, assez timidement
d’abord ; ensuite, elle
raccola sans vergogne. Afin de ne pas être soumise au
contrôle de la
préfecture, elle fut bientôt contrainte de se livrer
à divers agents de
moeurs et même à des sergents de ville qui, moyennant
qu’elle leur
accordât ses faveurs, fermaient les yeux sur son commerce. Un
d’entre
eux lui communiquera le mal dont sont morts un Valois, plusieurs
Bourbons et tant d’autres monarques du globe...
"
(02.10) Joseph Montet (1852-1919)
: L'aumône (1886).
(01.10)
Villiers de L'Isle-Adam (1838-1889) : L'agence du Chandelier d'or (1885) : " LA
récente loi, votée à plaisir par les deux Chambres, a précisé, dans un
article additionnel, que « la femme légitime, surprise en flagrant
délit d’inconstance, ne pourrait épouser son complice. » Ce fort
spirituel correctif ayant singulièrement attiédi l’enthousiasme avec
lequel un grand nombre de ménages modèles avaient accueilli,
d’ensemble, la nouvelle inespérée, bien des fronts charmants se sont
assombris ; les regards, les silences, les soupirs étouffés, tout dans
les attitudes, enfin, semblait dire : « Alors, à quoi bon ?... » - O
belles oublieuses ! Et Paris ?... N’est-il pas autour de nous, tirant
son feu d’artifice perpétuel de surprises étranges ? capitale à
déconcerter l’imagination d’une Shéhérazade ? ville aux mille et une
merveilles où se réalise, comme en se jouant, l’Extraordinaire ? Au
lendemain de l’ukase sénatorial, voici qu’un actualiste à tous crins,
un novateur de génie, le major Hilarion des Nénufars, a trouvé le biais
pratique si désiré des chères mécontentes... "
(01.10) Georges de Peyrebrune (1841-1917)
: Mater ! (1886).
(12.09)
Robert de Bonnières (1850-1905) Bichon (1885) : " C’
ÉTAIT
à Vitry-le-François, il y a quatre ans de cela. Je faisais mes
vingt-huit jours au 26e de dragons. Nous avions trimé depuis cinq
heures et demie du matin. Le soir venu, rompus, fourbus, abasourdis de
fatigue, mouillés jusqu'aux os, les jambes roidies dans nos bottes qui
semblaient de plomb, nous étions allés, après la soupe, prendre le café
dans un petit cabaret qui se trouvait en dehors d'une des principales
portes de la ville, au delà des fossés, marécages immobiles où les
grenouilles de septembre chantaient à la nuit tombante, comme pour
annoncer de nouveau la pluie pour le lendemain. Mes camarades étaient
de toutes espèces. Il y avait dans la bande un commis-voyageur élève de
Jean-Jacques Rousseau, un ancien employé de la Compagnie d'Orléans, un
paysan des environs de Poitiers, très quartier latin...
"
(12.09) Aurélien Scholl (1833-1902) :
Un
cas de névrose (1885).
(11.09) Théodore de Banville (1823-1891)
Les
servantes (1885) : " E
N province, beaucoup d'âmes délicates, douloureusement froissées dans
leurs plus légitimes instincts, n'ont d'autre parti à prendre que celui
de la résignation, et c'est à celui-là que s'était arrêtée Mme
Henriette Simonat, après des luttes inutiles. Mariée à un homme
d'esprit grossier, tyrannique, libertin, profondément égoïste et, de
plus, avare, elle comprit bien vite qu'elle devait abandonner toute
espérance ; et, à vingt-huit ans, merveilleusement belle, et mère de
deux enfants déjà grands, elle avait fait son deuil de la vie. Les
Simonat habitaient une campagne nommée les Bernadets, près
d'Azay-sur-Cher, à quatorze kilomètres de Tours ; mais, en réalité, Mme
Henriette était à mille lieues de cette ville, où son fils François
était au lycée, sa fille Julie en pension, et où elle avait laissé ses
amitiés d'enfance. Car son mari la tenait à la maison comme
prisonnière, n'ayant ni les plaisirs de la compagnie, ni l'âpre
jouissance de la solitude...
"
(11.09) Emile Deschamps (1791-1871) :
L'amie
de la mariée (ca1850).
(10.09)
Léon Cladel (1834-1892)
Irène (1886) : "
ON respire
ici, se dit tout d'abord à part soi René de Bergoïs, en arpentant à la
brune, en mai, les larges trottoirs qui bordent le boulevard des
Capucines et celui des Italiens ; ensuite il ajouta, fatigué de sa
monotone promenade qui durait pendant trente ou quarante minutes : Ah!
tout irait bien si je heurtais quelqu'un à qui parler !... Et,
machinalement, il regardait à sa droite comme à sa gauche le flot
d'oisifs qui, tout en nage, foulaient le bitume et le macadam autour de
lui. Que de coureuses tendaient leurs amorces et que de désoeuvrés s'y
prenaient volontiers ! Assourdi par le roulement des omnibus et des
fiacres, ainsi que par la rumeur des passants, et las enfin de ce
spectacle qui s'offre quotidiennement aux yeux des citadins toujours
divers et non moins nombreux, il se disposait à franchir la chaussée
encombrée par la foule, lorsqu'il avisa sous la tente de l'un des
grands cafés avoisinant l'Opéra certaine figure de sa connaissance...
Ah ! c'était bien lui, vraiment, très irréprochablement vêtu, le
stick au bout des ongles, le lorgnon ancré sous l'arcade sourcilière,
un cigare au bec..."
(10.09) Fanny Richomme :
Irène ou les amours du bon vieux temps (ca1850) .
(09.09) Edmond de Goncourt (1822-1896) :
La courtisane au théâtre (1886) : " E
N novembre 1774, il suffisait à une femme de l'encataloguement, de
l'inscription à l'Opéra ou à la Comédie-Française, pour ne plus être
soumise au bon plaisir de la police, pour jouir de l'inviolabilité
commune, et entrer pour ainsi dire dans une possession absolue de sa
personne. La dernière des filles de choeur, de chant ou de danse, la
dernière des figurantes était émancipée de droit : un père, une mère,
indignés de son inconduite, ne pouvaient plus exercer sur elle
l'autorité paternelle ; et il lui était permis de braver un mari, si
elle était mariée. Aussi, de la part de toutes ces femmes, demi-castors, filles de vertu mourante,
quelles aspirations vers ces planches qui donnaient l'affranchissement,
qui délivraient du pouvoir de la famille, qui sauvaient des rapports de
l'inspecteur Quidor! Monter là c'était l'effort et l'ambition de
chacune. Toutes les protections qu'elles pouvaient capter, elles les
mettaient enjeu pour arriver jusqu'à un Thuret ou jusqu'à un de Vismes,
pour franchir la porte de ce cabinet fameux et redoutable, le cabinet
du directeur ..."
(09.09) Clémence Robert (1797-1872) :
Un amour historique (ca1850)
(07-08.09) Jean Gascogne (1862-1904)
Discrétion
(1884) & Ernest d'Hervilly (1839-1911)
La Vénus
d'Anatole (1883) : "Anatole est furieux. Pour tout de bon il est furieux. Le grand
Anatole, vous le connaissez bien ? Anatole de la rue fontaine !
l'Anatole à Nana ! Mais vous ne connaissez que lui. Un grand jeune
homme avec des cheveux roux et une poitrine bombée comme une cuirasse ! Anatole Jubeau, celui qui a exposé
l'année dernière un tableau si drôle : le Diable dans un bénitier !
Anatole enfin !..."
(06.09) Jacques Rochette de La Morlière (1719-1785) :
Les Lauriers ecclésiastiques ou campagnes de l'abbé T*** (1748) : " J
E
vais vous satisfaire, mon cher marquis ; vous voulez un récit exact de
mes espiègleries depuis mon entrée dans le monde, et du dénouement
sérieux qui va bientôt les terminer : au milieu des succès d’une
campagne brillante et d’une ample moisson de lauriers, vous imaginez
qu’il en est d’autres qu’on peut cueillir avec moins de peine, et dont
les fruits, moins glorieux peut-être, ont des douceurs plus réelles et
plus satisfaisantes ; vous croyez enfin que l’amour peut tenir lieu de
tout dans la vie : ah ! qui mieux que moi doit soutenir ce système ?
C’est lui qui a toujours fait mon bonheur, c’est par lui que je touche
à l’instant le plus heureux de mes jours : et par quel chemin m’y
a-t-il conduit ? Que de fleurs sur mon passage ! Non, jamais je n’ai
connu ses peines, il ne m’a prouvé sa puissance que par les plaisirs
continuels et indicibles dont il m’a enivré. Que de reconnoissance ne
dois-je pas pour tant de bienfaits, et comment m’acquitter mieux envers
lui, qu’en publiant les faveurs dont il m’a comblé, les charmes qu’il a
répandus sur les premières années de ma vie ?...
"
(06.09) Ernest Legouvé (1807-1903) :
L'armure des comtes de Rottrick (1839).
(05.09) A. Dupin (1804-1876) :
Albane (1839). : " Il écrivit à
Enguerrand : « Vivre loin d’elle, c’est un effort au-dessus de mon courage. Depuis
huit jours je l’essaie inutilement. Chaque matin je mesure avec
épouvante la distance qui doit me séparer du soir ; et quand le soir
vient, je m’étonne qu’il ne puisse rien pour moi. Il y a dans mon sein
je ne sais quoi de funeste, un mal qui le ronge. Mes vêtements
s’embrasent sur mon corps ; quelquefois ils deviennent pesants comme
ces chapes doublées de plomb qui faisaient courber les damnés de Dante.
Un matin, je souffrais tant que mon regard a imploré Dieu. Tout à coup
j’ai frémi de me voir exaucer. Que ferais-je d’une vie où elle ne
serait pas ? Tu souris, toi qui es fort. Quand il me vient dans la
pensée que je pourrais guérir, j’éprouve l’horreur que tu sentirais à
la vue de la terre nue, froide, immobile et sans reflets. Je ne
cesserai pas d’aimer ; mon dernier adieu à la vie sera un cri d’amour ;
mon âme emportera son ardeur au-delà du monde périssable. Sais-tu
Enguerrand, ce qu’il y a de magie dans la vue d’une femme aimée ? ...
"
(05.09) Ernest Fouinet (1799-1845) :
La Famine (1839)
(04.09) Louise Colet (1808-1876) :
Yolande
(1839) : " Il est des femmes qui pensent tard, la pensée
n’est éveillée en elles
que par le sentiment ; elles ne manquent pas d’esprit, mais leur
esprit
vient du coeur ; avant d’avoir aimé elles n’ont que
des idées vagues,
leurs désirs sont sans volonté ; l’amour, la
passion peut seule leur
faire comprendre qu’elles ont un libre arbitre. Telle
était Yolande de Rocmartine, une des plus nobles jeunes filles
de
la Provence, cette vieille terre de la grande aristocratie. La
mère
d’Yolande avait émigré ; rentrée en France,
veuve et presque sans
fortune, elle racheta à grand’peine le vieux château
de ses ancêtres
qui dominait un village dont les habitants, autrefois ses
vassaux, étaient devenus, par la confiscation et la vente de ses
biens,
ses co-propriétaires. Le malheur avait rendu la marquise de
Rocmartine
plus fière et plus hautaine ; ses prétentions
nobiliaires, renforcées
par une dévotion rigoriste, la faisaient invulnérable
à toute idée
nouvelle ; elle se croyait encore femme d’un président au
parlement et
reine de la capitale du comté...
"
(04.09) Victor Lottin de Laval (1810-1903) :
Les Ruines de Palmyre (1839).
(03.09) Catulle Mendès (1841-1909) :
Madame
de Ruremonde
(1885) : " D
E
toutes les flirteuses qui, dans les salons de Paris, de Pétersbourg et
de Londres, abandonnent longtemps leur main, avec un frémissement bien
imité, entre les doigts de quelque bon jeune homme ébahi, ou,
renversées dans un fauteuil, croisent les jambes sous la jupe étroite
qui s'applique et se renfle, ou bien, penchées, au dessert, vers leur
voisin de table, avec l'air d'écouter une confidence, lui placent sous
les yeux, sous le nez, sous les lèvres, dans son assiette ! le double
fruit vivant de leur gorge qui assoiffe et affame, — Mme de Ruremonde,
certes, est la plus parfaitement exécrable! Aucune n'a poussé plus loin
qu'elle l'abominable vertu de toujours s'être refusée après s'être
toujours offerte...
"
(03.09) Fanny Reybaud (1802-1870) :
Marguerite, épisode du quatorzième siècle (ca1850).
(02.09) Léon Cladel
(1834-1892) :
Vyr le
porion (1884) : " R
IEN n'avait pu nous dissuader de ce dessein
; aussi le
lendemain, vers midi, mon camarade et moi, coiffés d'épais chapeaux de
cuir bouilli, revêtus de bourgerons de laine bleue et munis chacun
d'une lampe Davy, nous nous approchions très émus et nous efforçant de
ne point le paraître, de cette fosse profonde de six à sept cents
mètres, quand M. de la Tour-Réal, ingénieur des mines belges et l'un
des petits-neveux de l'amiral de ce nom, que la révocation de l'édit de
Nantes avait contraint à se réfugier aux Pays-Bas, qui lui furent une
nouvelle patrie, répondit enfin à la muette interrogation de nos yeux...
"
(02.09) Jules Depaquit (1869-1924) :
Latoupie-Bottin
(1900).
(01.09) Pierre Loti (1850-1923) :
Viande de Boucherie [suivie de]
Chagrin d’un vieux forçat
(1891). : " A
U milieu de l’océan Indien, un soir triste où le vent
commençait à gémir. Deux pauvres boeufs nous restaient, de douze que
nous avions pris à Singapoor pour les manger en route. On les avait
ménagés, ces derniers, parce que la traversée se prolongeait,
contrariée par la mousson mauvaise. Deux pauvres boeufs étiolés,
amaigris, pitoyables, la peau déjà usée sur les saillies des os par les
frottements du roulis. Depuis bien des jours ils naviguaient ainsi
misérablement, tournant le dos à leur pâturage de là-bas où personne ne
les ramènerait plus jamais, attachés court, par les cornes, à côté l’un
de l’autre et baissant la tête avec résignation chaque fois qu’une lame
venait inonder leur corps d’une nouvelle douche si froide ; l’oeil
morne, ils ruminaient ensemble un mauvais foin mouillé de sel, bêtes
condamnées..."
(01.09) Jean Madeline :
Toujours... [suivi de]
La Robe (1899).