Mise en bouche

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Alphabet philosophique,
ou
Pensées tirées de mon esprit ou de ma mémoire

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A

L'AMOUR est la passion des âmes sensibles, & l'amitié celle des âmes vertueuses.

B

La beauté n'est faite que pour les yeux, mais l'esprit parle au coeur.

C

Les conseils sont comme les faveurs, il faut attendre qu'on les demande ; les offrir c'est les prostituer.
Aux conseils qu'inspire la crainte, succède toujours la honte de les avoir suivi.
La conscience est le meilleur Livre de morale que nous ayons, & celui que l'on consulte le moins.
La Cour est le Temple de la Fortune, le Prince est l'idole, & les Courtisans sont tour à tour les Sacrificateurs & les victimes.

D

On ne cherche scrupuleusement le terme de ses devoirs que lorsqu’on a envie de le passer.
Ceux qui ont beaucoup de douceur dans le caractère, ont rarement beaucoup d’élévation dans l’âme.

E

C’est quelquefois un malheur d’avoir de l’esprit, il nous arrange une morale selon nos passions, il pare tout ce qui plaît au coeur, il ressemble aux poisons, qui bien employés, sont des remèdes, mais les plus subtils sont les plus dangereux.
Il n’y a point d’état qui déshonore celui qui le remplit ; il y a beaucoup d’hommes qui déshonorent les états qu’ils exercent.

F

Rien n’est si près d’une faute que le repentir de l’avoir faite.

G

La gaieté des sots attriste les gens d’esprit.

H

Les hommes sont comme les statues, il faut les voir en place.

I

L’infortune ne fait rien perdre au mérite, elle ne sert que de lustre à la vertu.

L

Les lois sont les âmes des Empires, leur décadence ne vient qu’à mesure qu’elles perdent leur vigueur.

M

On n’affecte de mépriser les femmes que lorsqu’on n’a pu les rendre méprisables.
On se croit Philosophes, parce que l’on est misanthrope ; la haine de l’humanité peut-elle être l’amour de la sagesse ? Pour moi, je ne hais personne, mais je ne sçaurais aimer ces Philosophes-là.
De tout ce qu'on reçoit, rien ne se rend si aisément que le mépris.

N

La Noblesse est dans la vertu, on est le fils de ses propres actions.

O

Otez du monde l’or & les préjugés, & tous les hommes seront égaux.

 P

Chez un Peuple Philosophe on retrancherait les pompes funèbres ; c’est à leur naissance & non pas à leur mort qu’il faut pleurer les hommes.
Les Philosophes de ce siècle (& jamais on n’en a tant vu) sont assez semblables aux poteaux des grands chemins, il les enseignent sans y marcher.
Le patriotisme est une vertu bien louable ; mais il n’y a rien de si bon dont on n’abuse ; tel se fait un rempart de l’amour de la Patrie, afin de pouvoir être insensible à tout ce qui l’environne. Je voudrais que l’on punît comme sacrilèges ceux qui profanent ainsi les vertus. Commencez par être bon père, bon fils, bon époux, bon ami, & vous serez bon Citoyen.
La politesse est la fausse monnaie de l’humanité. Qu’est-ce qu’une urbanité qui réduit les devoirs en étiquettes & les égards en révérences ?

Q

En apprenant la qualité d’un homme, on le considère ; en apprenant ses belles qualités, on le respecte ; c’est une distinction que le coeur fait sur le champ & un hommage tacite que l’on rend à la vertu sans même y songer.

R

Pour mépriser les Richesses, il ne faut que jeter les yeux sur les riches.
On ne doit envier d’un rang élevé que l’avantage de faire des heureux.
Si celui qui oblige a de l’avantage sur vous, pour le lui conserver, vous n’avez qu’à être ingrat ; mais soyez reconnaissant & vous êtes égaux.

S

L’âme d’un Sage reçoit l’impression des sens, comme une glace reçoit les objets qui passent devant elle.
Si c’est la raison qui fait l’homme, c’est le sentiment qui le conduit.

T

Les transports de l’amour viennent souvent moins d’un coeur plein que d’un cerveau vide, on prend sa tête pour son coeur, & et son délire pour un sentiment.
Le mauvais ton est à un homme bien né ce qu’est une dissonance à une oreille délicate.
Le travail abrège le temps & le rend éternel en le retraçant à nos yeux, il n’est perdu que pour l’oisiveté.

V

La vérité fuit l’oreille des Rois & la bouche des Courtisans : elle est souvent un breuvage amer, mais il est toujours salutaire quand l’amitié l’apprête, & que la franchise le présente.
L’habitude de se vaincre en facilite le pouvoir.
La vengeance est souvent aussi funeste à celui qui l’exerce qu’à celui qui l’éprouve ; c’est un fer aiguisé par les deux bouts, que l’on appuierait entre son coeur & celui de son ennemi.
La vie est une chaîne nécessaire de plaisirs & de peines, comme de jours et de nuits.
C’est sans doute l’Etre suprême qui a attaché aux vertus, ce plaisir que l’on sent à les pratiquer, pour nous inviter à les aimer, comme elle a mis cette saveur que l’on trouve dans les aliments pour nous exciter à nous nourrir.
La présence d’un homme vertueux a le même pouvoir que les Autels des Dieux, elle inspire le respect et la confiance.

FIN.


Source: De tout un peu, ou les amusements de la campagne [par Jean-Auguste Jullien dit Desboulmiers (1731-1771)].- Amsterdam ; Bordeaux : Romain Lemaitre, 1776.- 2 vol, 192 + 220 p. ; 18 cm.- (Bm Lx : R1206).

Une proposition de Madame Sylvie Pestel , saisie par Olivier Bogros , relue par Madame Anne Guézou (08.07.2005)


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